Voici un fait dont je garantis l'authenticité et qui donnera la note de l'esprit qui règne actuellement dans la société anglaise. Une dame distinguée s'est faite modiste, cette circonstance devient très ordinaire; une des princesses fille de la reine va chez elle, essaye un chapeau d'abord, l'embrasse ensuite en amie, et lui demande pourquoi elle ne vient plus aux «Drawing rooms». L'autre s'excuse de la profession qu'elle a adoptée. «—Pas du tout, répond la princesse, maman aime beaucoup les personnes comme ça.» Et elle ira, et elle réalisera le lendemain de forts bénéfices sur ses dernières nouveautés, surtout si elle a la prévoyance de fermer au moment voulu «pour cause de «Drawing rooms».


L'Anglaise contemporaine ne ressemble en rien à ce type convenu et accepté cependant, de la femme dont l'existence s'écoule dans le mystère du home; elle est au contraire, par excellence, la femme du dehors; beaucoup plus, infiniment plus que la Française, dont en Angleterre l'infériorité sous ce rapport particulier est un article de foi! Voyez Londres, le matin n'y existe pas: le matin, avec ses heures sacrées pour le plus grand nombre de Parisiennes; combien peu quittent jamais leur intérieur à ce moment de la journée, et celles qui le font y mettent une nuance; d'un consentement général, ces heures-là sont celles de l'incognito mondain; la vie factice pour la majorité des femmes n'a pas encore commencé; il y a une halte consentie et voulue entre hier et aujourd'hui. A Londres, au contraire, dès dix heures et demie la vie bat son plein, les voitures de maître remplissent Bond street et Regent Street, les valets de pied sont à leur poste, les femmes harnachées comme elles le seront à quatre heures; les rues pleines de piétons, hommes et femmes de la classe moyenne; celles qui en France ne songeraient pas à flâner à pareille heure sont à bayer devant les immenses étalages qui donnent l'impression d'une liquidation perpétuelle; tout ce monde est dehors pour un temps indéterminé. Il y a chez nous, surtout chez la femme, une sorte de probité morale à manger à certaines heures et à y manger certaines choses; on ne peut en donner aucune raison sérieusement valable, néanmoins j'imagine que ce détail si insignifiant en lui-même a sa valeur et son importance. Il existe pour l'honnête femme comme une pudeur à prendre ses repas chez elle et à heures réglées; l'Anglaise ne connaît rien de tel, et elle se nourrit de la façon la plus incohérente. Tous les pâtissiers-restaurants, toutes les crémeries (dairies), qui sont une spécialité londonienne, sont bondés de midi à deux heures. On en arrive à se demander si personne mange jamais chez soi, et il est drôle d'observer ce que tous ces gens graves mangent.

La manie du recherché et du maniéré éclate même là; des choses ordinaires sont triturées de façon à avoir un nom sonore et une apparence distinguée: ce sont des petits pâtés, ce sont des rissolés, ce sont des glaces! Quelle est la bourgeoise qui songerait à midi à se nourrir d'une glace? Ici vous voyez une jeune personne posée, une travailleuse évidemment, entrer boire son verre de lait et prendre une glace.—C'est peut-être absurde mais il me semble que cette facilité à manger hors de chez soi et au hasard du caprice est un signe de relâchement moral et très contraire au génie même de la femme, qui est de son élément naturel casanier et conservateur. Cette manie féminine a créé à Londres des restaurants ad hoc et surtout des «Tea rooms» bien typiques; il y en a deux dans Bond Street qui sont assurément des modèles du genre et de cette confusion des choses qui domine présentement dans l'esprit anglais.


L'une de ces «Tea rooms» est au premier étage et se compose de deux pièces décorées avec un goût parfait (il faut savoir que la propriétaire est une artiste dont les toiles sont exposées aux murs). Ces murs sont peints d'un jaune orangé très doux, avec une grosse frise de fleurs de convention, sur les vitres des fenêtres sont tendus des rideaux de soie molle de même nuance, il entre un jour coloré, une fine natte d'un blond ardent s'étend sous les pieds, çà et là sont posés des vases de couleurs pâles d'où s'élancent de grandes fleurs délicates à longues tiges, des pans de broderies d'art alternent avec les tableaux ou font portières, un balustre de bois découpé surmonté d'arceaux légers forme un recoin charmant et presque mystérieux. Au milieu de tout cela sont posées les plus mignonnes petites tables couvertes d'un linge de fantaisie en harmonie avec le reste; de jolis sièges cannés avec de gros coussins de soie invitent au repos et à la lecture des journaux féminins qui sont partout. Dans un coin, un vieux bureau drapé d'un pan de broderie sert de comptoir. La seconde pièce est d'une tonalité gris vert avec les mêmes raffinements, les mêmes spécimens de broderies dont il y a un dépôt pour la vente. Il règne un silence quasi religieux; le service est fait par des espèces de bergères habillées de mauve pâle avec des guimpes blanches plissées, des cheveux d'or et un air de candeur; entre temps, elles brodent sur des tissus fins, avec des soies couleur d'arc-en-ciel. C'est autre chose que le légendaire reprisage de torchons, classique chez nos meilleurs pâtissiers. L'autre «Tea room» est située dans une boutique que des rideaux de soie vert mourant séparent de la rue, et, comme on entre de côté, la «privacy» est complète. C'est le même ordre de décoration, il y a aussi des tableaux, aussi des broderies, aussi des fleurs, mais, raffinement particulier, par séries, et selon la saison; sur toutes les tables sont de grands éventails chinois, et un petit salon du fond évoque dans mon esprit l'idée d'une maison de thé japonaise; toutes ces choses sont claires, froides et voluptueuses. Ici la divinité qui sert le thé est habillée par-dessus sa robe d'un immense tablier de mousseline blanche, dont l'empiècement, les longues manches et la ceinture flottante donnent l'impression d'une vraie robe; les cheveux sont franchement roux. Elle vous apporte avec un air dédaigneux et grave le petit plateau délicatement préparé, puis se rejette sur un fauteuil d'osier pour reprendre la lecture de son magazine avec le mépris d'un pur esprit pour les matérialités de l'existence. Du reste, ni dans l'une ni dans l'autre de ces «Tea rooms» le côté nourriture n'apparaît, il reste pudiquement à la cantonade, de délicats menus sont la seule suggestion à la gourmandise. Tout cela est très élégant et charmant, je le veux bien; mais nonobstant je ne crois pas que ces choses soient d'une bonne influence ou un signe de santé morale chez la femme, tout cela est factice et répond à des besoins factices. Comment il peut y avoir un côté rémunérateur à ces entreprises, demeure un problème pour moi? La consommation matérielle de nourriture paraît s'accomplir avec une sorte de mystère, comme une chose à peine tolérée! Cette attitude de réserve spéciale se retrouve dans tous les endroits où les femmes débitent la nourriture. Ainsi j'ai vu dans une «Dairy[2]» de Holborn, très fréquentée par les hommes de loi, cette même attitude pimbêche chez des petites servantes en robe noire, bonnet blanc et tablier à bavettes; elles ont toutes des têtes de repas de funérailles (on a envie de les pincer pour les faire crier). Chez les pastry cook, vieux jeu (où la décoration des murs est d'un goût ignoble par exemple), des jeunes personnes en laine sombre et nu-tête planent aussi avec des airs de femmes incomprises; la bonne et honnête simplicité leur fait également défaut, et ce manque absolu de simplicité est vraiment leur trait marquant. Mais aussi comment peut-on être naturelle et être une dame, une artiste et une marchande tout à la fois! Que peuvent être dans la vie ordinaire, privées celles-là de leurs robes mauves, ces autres de leur vêture d'innocence, ces demoiselles qui portent des plateaux avec condescendance? elles doivent être ce que les petites filles expriment par un mot énergique: des chipies.

[2] Crémerie.

Le besoin de s'affranchir dans la plus grande mesure possible des soucis matériels a produit des combinaisons réunissant, il faut l'avouer, d'incontestables et extraordinaires avantages: tels sont les béguinages laïques dont il y a à Londres deux ou trois spécimens. Dans un bon quartier on a bâti un grand immeuble de briques rouges; toutes les boiseries des fenêtres sont peintes en vert, comme la porte à laquelle on accède par quelques marches bien blanches. L'aspect est chaud et gai, et le souci de l'agrément des yeux a été consulté, comme pour tout maintenant; un large vestibule mène à un magnifique escalier de pierre; à chaque étage sont des appartements de deux, trois ou quatre pièces combinés diversement et avec une extrême commodité, parfaitement clos, ayant à chaque porte leur boîte à lettres où le facteur lui-même dépose la correspondance; ces petits appartements se louent vides trois, quatre ou cinq livres par mois. Il faut naturellement prouver sa parfaite honorabilité pour être acceptée comme locataire, mais ce point une fois admis, le problème de la vie aisée et bon marché est résolu; on a une indépendance supérieure à celle des habitants d'une maison à Paris, car bien qu'il y ait un concierge, avec lequel une sonnerie électrique vous met en communication jour et nuit, chaque habitante possède une clef de la rue. Les repas se prennent dans une salle à manger commune, et on peut dîner pour un shilling, si l'on veut; tous les prix soigneusement établis sont d'une modération extraordinaire. Une salle à manger particulière est à la disposition des locataires qui peuvent y recevoir et traiter leurs amis. Des femmes de ménage respectables sont procurées par la direction. Tout a été prévu, et certes on ne peut coter trop haut les bienfaits d'arrangements semblables. L'entreprise est absolument rémunératrice puisqu'elle donne cinq pour cent du capital. Le repos, la liberté d'esprit qu'elle procure à des femmes isolées explique son grand succès, c'est du bon communisme et de la seule sorte peut-être qui puisse s'étendre et s'établir. Ici, où les femmes se marient sans dot, où la prévoyance est moindre, il y en a un bien plus grand nombre qui, nées de parents très aisés ou devenues veuves, se trouvent réduites à des revenus illusoires s'il s'agit de maintenir quelque décor extérieur. La classe qui autrefois aurait été s'enterrer dans la tranquillité végétative d'un petit village perdu trouve en somme un meilleur compte, avec les tramways, les stores (sociétés coopératives) à vivre dans un grand centre; le désir aussi d'avoir une carrière les y porte. Une femme, que son expérience et sa position mettent en rapport avec la classe de jeunes filles dont il est ici question, me dit qu'il en vient à tout moment la consulter sur le choix d'une carrière, car l'opportunité n'est plus discutée; aussi il en surgit tous les jours de nouvelles, et les journaux féminins sont pleins d'interrogations saugrenues et touchantes, sur la possibilité de gagner sa vie en faisant telle ou telle chose. Une sorte d'impatience du joug est partout, la femme résolument se dégage des solidarités, développe son propre égoïsme et coupe de plus en plus les amarres qui la retenaient à poste fixe; tout cela ne peut se faire qu'au détriment des sentiments profonds, de ces sentiments qui n'ont d'autre racine que l'honneur familial entendu d'une certaine façon; le sentiment qui, par exemple, fait payer par un père les dettes de son fils, ou par un fils celles de son père. Je ne crois pas que l'affranchissement moral de beaucoup de femmes puisse être un bien pour la société en général; et le chemin parcouru en peu d'années est déjà tellement prodigieux qu'il fait peur pour l'avenir.