[VIII]

CHIMÈRES

Ne suffit-il pas, pour être heureux, d'avoir une chimère? L'artiste qui, l'an dernier, nous a représenté des êtres d'âge et d'états divers courant hâtivement au milieu de la poussière et sous le ciel brûlant vers l'objet de leur chimère, nous a, en somme, donné l'image de gens à envier; oui, à envier, puisqu'ils ont un but, et sont soutenus par un rêve. Quel qu'il soit, cela est assez pour remplir la vie, et l'Angleterre est peut-être le pays du monde où chacun chérit le plus à l'aise une chimère quelconque; nulle part on ne se soucie moins de ressembler à son voisin et d'adopter sa manière de voir; depuis la doctrine religieuse jusqu'à l'originalité en matière de vêtements il est permis et loisible d'avoir des opinions absolument indépendantes et personnelles, et de façonner sa vie sur ces idées, cela non seulement pour les hommes, mais pour les femmes, même pour les jeunes filles; presque pour les enfants; on ose, ce qui est un réel bonheur dans l'existence, car la plupart des malentendus, et partant des chagrins de la vie, viennent de ce qu'à une heure décisive la volonté d'oser a fait défaut; oser écouter ses inclinations, ses goûts, ses désirs, et ne pas regarder comme une sorte de crime contre nature la possession de sentiments qui ne sont pas exactement ceux de notre entourage le plus immédiat et le plus cher.


En Angleterre, garçons et filles sont encouragés à se chercher une voie et à la suivre. L'extrême assurance, qui est le fond même du caractère féminin en Angleterre, tel que les mœurs l'ont fait, aide beaucoup à cette sorte d'éclosion, tout le monde se cherche un goût, une spécialité, et croyant l'avoir découvert s'y adonne avec passion, sans souci du qu'en dira-t-on; il faut bien l'avouer, cela produit de singulières et baroques vocations, quelques-unes élevées et d'une nature toute spirituelle, d'autres absolument terre à terre; mais les unes comme les autres, très contraires à nos idées de réserve et de pudeur féminine; la pudeur est du reste, en Angleterre, une chose plus matérielle, et ne s'étend pas à cet ordre d'idées abstraites qui l'entourent et la renforcent chez nous; la pudeur absolue de la vierge ignorante est chose presque inconnue, et prend de très bonne heure un autre caractère, élevé aussi, mais infiniment moins poétique et moins chaste.


L'aplomb de l'Anglaise est prodigieux, et atteint presque à la grandeur dans sa tranquillité d'inconscience. Cela se rattache évidemment à des causes profondes, car il ne paraît pas que la situation sociale y soit pour rien. Les Anglaises, en général, sont donc par un côté de leur nature parfaitement préparées à un développement exagéré du sentiment d'indépendance personnelle.

Chez les classes aisées, je crois que l'allure garçonnière donnée à la première éducation est pour beaucoup dans cette assurance; une sorte de hardiesse masculine est naturelle à qui a été habituée aux exercices demandant une certaine intrépidité physique, tandis que la modestie des gestes et des attitudes amène la réserve morale; j'ai sous les yeux une vieille lithographie représentant une jeune fille debout devant une fenêtre ouverte: Our future queen, notre future reine, dit le texte imprimé; c'est S. M. la reine impératrice, il y a cinquante-six ou cinquante-sept ans; elle est vêtue à la mode d'alors, d'une robe de mousseline à taille courte, coiffée de bandeaux courts légèrement soulevés, et d'un haut chignon natté qui s'élève en forme de diadème sur le sommet de la tête; de sa main dégantée elle tient une rose; les tours de Windsor se distinguent dans le lointain... Rien de plus pur, de plus véritablement virginal que cette jeune princesse; le port de tête, l'attitude noblement réservée, un je ne sais quoi d'impalpable qui semble l'envelopper dit une nature éminemment et délicatement féminine. Elle paraît comme l'incarnation de toute une génération, une des plus nobles assurément qu'ait vues l'Angleterre: ces femmes-là avaient reçu une empreinte tellement différente, que leurs petites-filles, même par le type physique, se sont écartées d'elles à un point presque incroyable.

Y a-t-il rien de moins féminin qu'une jeune fille à cheval dans l'accoutrement adopté actuellement: chemise d'homme sur laquelle s'ouvre une espèce de paletot sac informe, jupe courte laissant voir le pied botté, la jambe droite relevée à une hauteur extraordinaire, le buste ballant, la tête en l'air! C'est moralement d'une impudeur extrême, et j'ose ajouter que c'est fort laid. Ce n'était pas si bête que de vouloir les femmes craintives, et je crois qu'à les rendre téméraires l'homme a joué gros jeu; d'autant que je ne sache pas que le courage nécessaire ait jamais manqué à la femme la plus timide lorsque ses croyances ou ses affections ont été en jeu; le courage qui dérive du tempérament est une chose très suspecte et aléatoire, en somme; il n'y a qu'un seul vrai courage pour l'être faible, c'est celui qui tient aux principes, et une femme sera plus aguerrie pour tous les dangers imaginables si ces principes supérieurs sont indéracinables de son âme, que par toutes les parties de tennis et de golf.

L'Anglaise a si prodigieusement changé depuis un quart de siècle, qu'il faut faire effort pour se rappeler que son trait caractéristique a été la féminité. Nul pays où cette qualité fut plus appréciée, la langue même l'exprimait par un mot très doux et très usuel: womanly (féminin, si vous voulez, mais plutôt femme), on avait horreur pour la femme de tout ce qui n'était pas «womanly»; elles ont conservé encore le verbe atténué qui était jugé indispensable à leur sexe; mais pour le reste, elles sont totalement transformées, et, de jour en jour, elles perdent leur sexe de plus en plus. Sans aucune exagération, il y en a qui ont l'air absolument de jeunes hommes; sans rien de mauvais ni de suspect à cette allure qui est simplement celles de femmes qui ont été honnêtement élevées en garçons. Extérieurement, le charme de l'Anglaise s'est infiniment amoindri; il y en a beaucoup moins de jolies, c'est un fait d'observation: les silhouettes sont toutes d'une dureté extraordinaire, et elles sont, pour la plupart, efflanquées comme des lévriers; du reste, elles accentuent cette absence de formes; et évidemment à leur gré elles ne se trouvent jamais assez minces et assez plates, les corsets vus en montre sont prodigieux... et pourtant cela n'a pas toujours été ainsi.