Regardez les portraits de Lawrence, ceux de Reynolds et de Gainsborough, ceux de Lely sous la Restauration, les Anglaises de ces différentes époques n'étaient nullement dépourvues des séductions d'un embonpoint bien placé: elles avaient de la gorge comme toutes les filles d'Ève y sont tenues, et la laissaient voir ou deviner. Aujourd'hui, sauf toujours quelques exceptions, elles en sont totalement privées, et vous pouvez, pendant huit jours, vous tenir au parc pendant des heures sans voir autre chose que des bustes dont l'ascétisme est absolument affligeant. Pour moi, j'avais une foi médiocre dans les théories de Darwin, mais l'observation de l'Anglaise contemporaine m'a convaincu: la race s'est modifiée selon les besoins nouveaux, et la femme sèche comme un brin d'herbe est admirablement outillée pour la lutte de la vie, et chose vraiment singulière, tandis que l'Anglaise des classes supérieures a pris de plus les allures d'un animal entraîné, dans la plus basse classe des femmes, dans celle qui vend des fleurs sur les terre-pleins de Regent et d'Oxford Street, qu'on rencontre dans Holborn et dans Fleet Street, l'être féminin a conservé une rondeur de formes, une disposition à un épanouissement plantureux qui présente un extraordinaire contraste. J'ai observé avec attention ces créatures, presque aucune n'est anguleuse, beaucoup sont fortes, avec des bustes de nourrice; et avec leurs cheveux en touffes sur les joues, leurs longues boucles d'oreilles, elles ont un type qui diffère absolument de celui de la race; en même temps, dans leur répugnante abjection, elles sont cependant infiniment plus femmes—ni les exercices physiques, ni l'entraînement moral n'est venu altérer le type primitif.
Dans la société anglaise, telle que le mariage d'inclination posé en principe l'avait faite, la femme restait soumise à des hasards qu'aucune prévoyance, qu'aucun mérite personnel ne pouvaient prévenir ni diminuer. Un homme d'infiniment d'esprit et de l'esprit le plus cosmopolite, feu lord Dalling, a défini la situation respective de la jeune fille et de l'homme en Angleterre par une comparaison ingénieuse et juste; il a assimilé leur lutte (car c'est une lutte) à celle des gladiateurs romains dont l'un était armé d'un javelot et l'autre n'avait qu'un simple filet pour se défendre.
Il est évident que la conception du mariage, ayant pour base unique l'attrait sensuel ou tendre d'une heure de jeunesse, porte en soi un élément d'infériorité; et que le mariage de convenance,—qui en son principe ne signifie nullement un mariage d'intérêt sans affection, puisqu'au contraire toutes les convenances sociales, morales et physiques étant consultées, il devient presque invariablement et certainement un mariage d'amour,—se trouve en même temps établi sur une base qui en protège la dignité et en garantit la stabilité. Aussi longtemps que les mœurs anglaises ont autorisé le duel, ou que l'opinion publique a été assez puissante pour être un frein véritable, la jeune fille a été dans une certaine limite, protégée contre l'homme; mais le duel aboli, le relâchement moral universel rendant la réprobation sociale une qualité négligeable ou plutôt cette réprobation n'existant plus qu'à l'état de mythe, la situation de la jeune fille en est devenue des plus périlleuses et des plus précaires. Les hommes ne se sont pas gênés pour écouter leur caprice momentané et faire la cour sans aucune intention d'épouser. Les jeunes filles, les plus jolies, les meilleures dans l'ordre moral, ont été et sont journellement soumises à d'humiliants déboires; et, en même temps, le mariage que ne règle aucun principe familial, dominant toutes les autres considérations, devient une sorte de loterie, et les plus hardies, celles les moins qualifiées pour être des épouses chastes et fidèles, ont le plus de chance de gagner les gros numéros. Il en résulte une situation absolument immorale et dont les filles au cœur fier ont ressenti l'humiliation. Toutes les excentricités, toute cette agitation surprenante de la jeune fille anglaise ne provient que de l'excitation forcée que donne la poursuite au mari. Si, comme font les plus délicates, elles attendent que le mari descende des nuages, elles risquent souvent de l'attendre toute leur vie, et une multitude de jeunes et charmantes créatures voient s'écouler leur jeunesse d'une façon stérile, uniquement parce qu'un préjugé, qui au fond est de date récente, interdit sous prétexte de délicatesse l'intervention de parents et d'amis. Aussi le moment est venu où, fatiguée d'espérer un avenir toujours incertain, la femme anglaise s'est dit (sans renoncer au mariage) qu'il fallait cependant se faire une vie stable, occupée et indépendante, dans le cas toujours probable où le mari ne viendrait pas.
Dans le mariage anglais, qui a conservé encore ses caractères intacts, la femme est tenue à une sujétion et à une obéissance presque passive à son mari; mais en retour elle est infiniment protégée et le mari lui fait une part très large dans sa vie; nulle part aussi l'homme n'est plus facilement dominé par l'habitude conjugale, et surtout dans la classe moyenne, l'habitude du lit commun, la fécondité de la femme lui donne un empire puissant sur son époux, et moins raffinée de sentiments que la femme d'une classe plus élevée, elle en profite pour dominer ostensiblement; le type de M. Caudle dans Punch est une merveille du genre, et vrai d'une vérité absolue. Aujourd'hui une très nombreuse classe de femmes se sont fait de la vie et du bonheur un idéal fort différent; et tout porte à croire que de plus en plus ce mouvement va se développer.
En même temps que l'amour croissant du luxe entraînait les filles de mince valeur morale à tout sacrifier pour obtenir ce luxe, une foule d'autres, élevées dans des presbytères de campagne ou dans des milieux de travailleurs intellectuels, cherchaient leur voie; et par l'étude, et par le labeur de leurs mains se conquéraient l'indépendance à laquelle elles aspiraient; moins confiantes en une Providence d'un ordre inférieur à l'usage des âmes timorées qui ne veulent pas envisager l'avenir, elles prévoyent la disparition du bread-winner (gagneur de pain), le chef de famille, et cherchent le moyen d'assurer leur âge mûr contre les détresses de la pauvreté comme il faut (genteel-poverty), car il y a une expression consacrée pour exprimer un état de choses plus fréquent dans ce pays que partout ailleurs.
Donc, aujourd'hui, c'est un fait accompli; une armée de travailleuses existe côte à côte avec celle des travailleurs du même âge; dans les compétitions intellectuelles elles ont accompli des merveilles, égales et souvent supérieures[3],—mais où cela mènera-t-il efficacement? à bien peu, je pense, relativement à l'effort; la véritable valeur de la supériorité intellectuelle pour la femme consiste à pouvoir la transmettre avec son sang. Celles que leur éducation ou leurs capacités empêchent d'aspirer aux études supérieures ont cherché ailleurs, et un nombre extrêmement considérable a trouvé un débouché dans la profession de garde-malades (nurses). Elles sont depuis quelques années une des curiosités des rues de Londres, où on les rencontre à toute heure, dans leur habillement simple et commode qui n'exclut pas une certaine coquetterie, et pour la plupart elles ont des figures sympathiques; ces femmes-là étaient créées pour être les épouses dévouées d'hommes pauvres et courageux; les patientes mères de famille nombreuse; mais les hommes aussi de plus en plus craignent la lutte, et commencent à questionner le droit de mettre au monde des êtres qu'ils ne sont pas sûrs de pouvoir nourrir; alors au lieu de rester au foyer domestique occupées à faire des ouvrages inutiles, ou même leurs robes, une petite armée de vaillantes s'est répandue dans les hôpitaux pour apprendre à panser les plaies et à soigner les vieillards et les enfants. Quelques-unes sont affiliées entre elles dans des ordres quasi religieux, d'autres sont purement laïques; toutes dans une mesure voient leur avenir assuré dans cette existence de labeur, mais non pas de renoncement, car elles apportent à leur tâche un singulier mélange d'abnégation et de besoin de bien-être; c'est un métier comme un autre, mais qui donne la considération et l'indépendance. Une fois leur tâche accomplie elles se croient le droit de réserver leurs goûts personnels. C'est un surprenant spectacle dans une société corrompue de voir aller et venir avec la plus absolue liberté tant de filles jeunes, d'aspect agréable et de bon renom, elles ont en général une décision marquée dans les mouvements et une clarté de regard très attrayante.
[3] Miss Fawcett, admise aux examens de l'Université à Cambridge, ne pouvant conquérir un grade, mais seulement être placée, le fut au dessus du senior Wrangler.
Leur costume est à la fois pratique et seyant; leur petite capote noire ou bleu foncé encadre parfaitement le visage, les brides blanches lui donnent presque de l'élégance, et le voile de gaze épaisse qui pend derrière n'est pas sans grâce, leurs robes de coton clair et le tablier blanc qui s'aperçoit sous le manteau long d'alpaga conviennent parfaitement à leur genre d'occupation. Toutes ont l'aisance de femmes qui portent un habillement toujours pareil, auquel naturellement on ne songe plus. Je prévois que d'ici quelques années la nurse sera une héroïne favorite dans les romans; naturellement comme dans toute chose humaine il y a des côtés faibles, et toutes les corporations de nurses ne sont pas en même considération, il y a de l'ivraie et du bon grain, mais le bon grain domine.