A côté d'elles agissent les indépendantes, et elles sont nombreuses aussi, il n'est pas de question qu'elles n'abordent.

Lorsqu'il a été question de régir la prostitution des femmes mariées, des femmes non mariées n'ont pas craint de se mettre en évidence, d'organiser des meetings, d'écrire des lettres destinées à la publicité, là où une honnête femme en France se serait abstenue par instinct, ou une femme non mariée n'aurait pas rêvé d'intervenir, en Angleterre, elles ont tout affronté, et dans un ordre d'idées absolument honnête assurément, discuté publiquement ces honteux et tristes sujets.

Des jeunes filles appartenant à d'honorables familles, elles-mêmes irréprochables et toutes zélées pour le bien, se découvrent de bien particulières vocations; l'une d'elles, depuis des années, a celle de moraliser les soldats; elle provoque des réunions, et elle leur prêche sur toutes sortes de sujets;—une autre fait une œuvre pareille parmi les marins; elle la poursuit eux absents, leur écrivant; ces lettres, d'abord adressées à quelques-uns qu'elle connaissait et encourageait personnellement, devinrent bientôt un objet d'envie pour ceux qui n'en recevaient pas; cédant à des sollicitations touchantes, elle écrivit à des inconnus, maintenant elle a étendu sa sphère, et ses lettres sont une sorte de publication aimée et désirée par les matelots. Certes, l'œuvre est bonne, et sans nul doute produit des fruits excellents; mais le côté scabreux, le côté hardi subsiste néanmoins, et laisse dans nos esprits plus timorés une impression qui est presque du malaise. L'éducation, qui, en France, nivelle tout de bonne heure, rend presque impossible de semblables manifestations; où est même la femme philanthrope, qui entreprendrait la tâche qu'a assumée Miss Octavia Hill pour l'amélioration des logements pauvres, qui, tout en faisant un bon placement, poursuit une œuvre admirable, sans fausse sentimentalité, sans défaillance, et qui en a eu seule l'idée et l'initiative? les âmes d'une trempe exceptionnelle deviennent chez nous, ou des fondatrices d'ordres, ou se perdent dans quelque ordre déjà florissant, qui offre une pâture à leur zèle; mais l'action solitaire et orgueilleuse est essentiellement anglaise, on en pourrait multiplier les exemples; cependant ces œuvres personnelles sont en même temps frappées d'une sorte de stérilité, et n'ont pas la faculté d'expansion et de fécondité que présentent les œuvres faites en commun. Le flambeau qui ne se passe pas de main en main risque de s'éteindre promptement.


L'humilité et l'anonymat voulu, pratiqué en France par les femmes riches et en vue qui se dévouent au service des pauvres, n'est pas de mise chez les Anglaises. Une femme très zélée pour le bien (lady Jeune) dont le nom se trouve mêlé à une quantité d'œuvres en tire une notoriété qui la met à la mode et rend ses soirées plus recherchées; son salon sert à ses pauvres, et ses pauvres à son salon, c'est une réclame bien entendue, mais enfin une réclame. Seulement comme on est en Angleterre beaucoup plus cabotin que l'on ne l'est en France, cela passe, et même cela ne choque pas. Ce serait une trop longue énumération à faire que celle des œuvres entreprises par des femmes seules, qui ne renoncent cependant en rien à leur vie mondaine; des jeunes filles mêmes, pour peu qu'elles aient passé la première jeunesse, n'hésitent pas devant les responsabilités, et vont de l'avant avec un aplomb imperturbable. D'autres plus égoïstes s'occupent de leur propre développement, les unes se donnent aux mathématiques, aux langues mortes, et se prennent infiniment au sérieux; les voilà heureuses pour toujours dans la conviction d'une supériorité incontestable; d'autres, même dans de hautes et enviables situations sociales, se consacreront corps et âme à l'organisation et à la direction d'un orchestre féminin.

D'autres encore, dans un rang intermédiaire, donneront des conseils de goût, révélant un génie véritable pour indiquer comment on peut accomplir des prodiges avec rien; et le bonheur consiste à communiquer cela aux autres; il y a une duchesse qui ne peut faire une cure, se promener dans un parc, constater un changement de saison, sans offrir ses impressions intimes au public; l'Anglaise a toujours besoin de répandre ses convictions dont une miséricordieuse Providence lui permet de ne jamais douter. Une autre (lady Habberton) a tout bonnement entrepris de réformer l'habillement féminin et de faire adopter le pantalon (Voile ta face, ô chaste Albion) par les deux sexes; sur ce sujet, elle multiplie les conférences, elle écrit, elle organise des expositions. Elle prêche d'exemple depuis des années, sans grand succès, mais cela lui procure une notoriété, des admiratrices et une occupation. Les maris ont, en général, la sage inspiration de ne pas s'opposer à ces expansions; et toutes ces agitations ne sont pas inutiles; peu à peu, des idées justes s'imposent, des vérités méconnues se font jour. Aujourd'hui, la femme mariée anglaise possède le précieux privilège d'être maîtresse de l'argent qu'elle gagne personnellement, et, réciproquement, le mari a celui de ne pas être obligé de reconnaître les dettes inconsidérées de sa femme. On pense ce qu'il a fallu d'efforts et de luttes pour arriver à ce résultat; la chose n'intéressant que les femmes, les femmes seules pouvaient l'obtenir; et enfin, à force de remuer l'opinion publique, elles y sont parvenues; elles sont aujourd'hui membres des «Boards» qui régissent les paroisses, c'est-à-dire chaque commune de Londres, et les biens des pauvres appartenant à cette paroisse; elles sont appelées à faire là un bien extrême, et soyez sûrs qu'elles n'y failliront pas, qu'aucune question ne leur fera peur et qu'elles travailleront avec un zèle et une persévérance que peu d'hommes imiteront. Et à une époque où la lutte pour la vie est devenue si âpre, il est heureux que des femmes aient en elles ce fond d'énergie, de courage, de persévérance, qu'elles transmettront à leurs fils avec leur sang.


Le champ de l'activité de l'Anglaise est, dans toutes les classes, beaucoup plus étendu que celui de la Française.

Dans les rangs élevés, elle ne se confine pas au rôle décoratif et est tout à fait la compagne et l'aide de son mari; elle n'a pas, heureusement pour elle, cette élégante paresse d'esprit qui l'empêche de s'intéresser aux questions politiques, agronomiques ou locales; elle s'occupe de tout cela; s'y passionne, a des idées à elle qu'elle défend, qu'elle propage, qu'elle applique. Les privilèges sociaux, encore très réels en Angleterre, sont accompagnés d'obligations auxquelles on ne tente pas d'échapper. Une grande dame fondera, dans le village qui dépend particulièrement d'elle, une bibliothèque, des classes du soir où l'on enseignera aux adultes des arts d'agrément, comme le découpage sur bois; la princesse de Galles possède à Sandringham une de ces écoles. On s'efforcera de procurer à cette plèbe, qui est la clientèle, des amusements; on organisera des soirées musicales, des conférences, et on paiera de sa propre personne. Le besoin d'aliments pour l'esprit, de distractions pour les yeux est aussi reconnu que le besoin de pain.