ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1895


[PREFACE]

Les pages qu'on va lire ont paru dans la Vie parisienne. Je suis persuadé qu'elles y ont été fort goûtées, car on y trouve, à chaque ligne, cette touche élégante et légère qui a fait et fait encore la grâce de ce charmant journal. Elles portaient alors la signature de Bénédick, et aucun nom n'était mieux choisi pour l'écrivain qui se propose de pénétrer les fantasques et mystérieux vouloirs de la femme. Aujourd'hui Bénédick disparaît et rend à Brada ce qui lui appartient. Ce nom, popularisé par des œuvres romanesques, discrètement aristocratiques et délicatement morales, attirera aux Notes sur Londres un nouveau public. J'ose prédire que, sous la forme du volume, elles vont prendre une signification nouvelle et une valeur d'ensemble qui, jusqu'ici, n'avait pu être soupçonnée.

Comme les lecteurs des articles, les lecteurs du volume apprécieront les mille impressions dont il est plein: les fragments de vie populaire, de vie mondaine ou de vie intime, aperçus çà et là, les types humains saisis dans la foule et notés au passage, les paysages londoniens, esquissés d'un crayon rapide mais fin et sûr, avec un sentiment si original et si juste que ceux qui les voient tous les jours croient les comprendre et les sentir pour la première fois. Mais le charme, la curiosité du livre, le thème favori qui revient, de page en page, c'est l'étude d'un phénomène contemporain fort étrange qui à l'heure actuelle révolutionne l'Angleterre de fond en comble, tout simplement. Phénomène si nouveau qu'il n'a pas encore de nom et que, si vous voulez, nous allons en inventer un, séance tenante. Dirons-nous que c'est la déféminisation, ou la masculinisation, ou la garçonnification de la femme anglaise? Le dernier de ces trois barbarismes est celui qui me sourit le plus. Nous dirons donc que la femme anglaise est en train de se garçonnifier et que Brada nous met au courant de cette bizarre opération.

C'était jadis un vieil axiome de droit constitutionnel, chez nos voisins, que le parlement pouvait tout, excepté faire un homme d'une femme. Nous avons changé tout cela: aujourd'hui, même sans le secours du parlement, l'Anglaise travaille à changer de sexe afin de s'émanciper.

J'assiste à ce travail depuis quelques années. Je m'en suis d'abord amusé; maintenant je m'en effraye. J'ai cru que c'était une plaisanterie, ou une pose, ou une mode; peut-être, la toquade de quelques pauvres déséquilibrées, fruits secs de l'amour et du mariage; peut-être, encore, la réclame de quelques intrigantes qui ne peuvent espérer le succès que dans le coup de revolver de l'excentricité. Mais non, cela dure et cela gagne, cela s'installe et ressemble maintenant à un fait social; il faut l'accepter ou le combattre, mais il n'y a pas moyen de le nier. Ce qui est inouï, ce qu'on ne croirait jamais si on ne le constatait tous les jours, c'est que ce changement semble modifier non seulement l'état moral et les manières de la femme, mais jusqu'à son développement physiologique. Les signes extérieurs de la féminité disparaissent là où l'intellectualité à outrance fait ses ravages; la nature est presque vaincue. Depuis l'ascétisme médiéval, nous n'avions pas vu de pareilles victoires.