Quels sont les curieux symptômes qui accompagnent cette vie nouvelle, quelles sont ses conséquences, réalisées ou pressenties, sur le mariage, les professions, le home, la question des enfants, la question des salaires, la question de l'amour et la question du bonheur? Demandez tout cela aux Notes sur Londres.
L'auteur a étudié comme il faut étudier, d'un esprit parfaitement libre, sans parti pris, sans mauvaise humeur et sans emballement. En vérité, il y a dans ce mouvement si singulier qui se produit en Angleterre et qui se produira peut-être bientôt chez nous, beaucoup de bien mêlé à beaucoup de mal. D'abord l'homme a, comme toujours, une grosse part de responsabilité dans les erreurs de la femme. Pourquoi l'a-t-il si longtemps enfermée dans des devoirs de ménage et de nursery? Est-ce qu'on lui avait donné Ève pour en faire une cuisinière ou une odalisque? Cette tyrannie souvent imbécile, toujours égoïste, devait amener ce qu'amènent toutes les tyrannies: des révoltes sans frein et des revanches sans mesure. Aujourd'hui, par des raisons de libertinage ou par des raisons d'arithmétique, l'homme ne veut plus se marier. Si la femme du peuple est lasse de travailler pour nourrir un mari fainéant, le petit bourgeois laborieux ne se sent plus assez riche pour suffire aux dépenses d'une demoiselle épousée sans dot. La jeune fille est ainsi amenée à compter sur elle-même, à se jeter dans la mêlée pour conquérir son pain quotidien, avec quelque chose de plus pour beurrer la tartine. Elle était déjà romancier et artiste: la voici journaliste, agriculteur, professeur de mathématiques. Même celle qui n'a pas besoin de gagner sa vie ne veut plus de l'oisiveté énervante et corruptrice. Ne vaut-il pas mieux prendre une profession que de prendre un amant? Les deux hautes vertus, les deux grâces suprêmes de la femme, la charité et la pudeur n'ont pas encore fait naufrage. Seulement la charité s'appelle la philanthropie; elle est présidente ou secrétaire de quelque chose; elle a un bureau où elle donne des audiences et expédie des affaires, tous les jours sauf les samedis et dimanches, de onze à trois. La pudeur s'appelle madame Ormiston Chant; elle va partout le front haut, inspecte et dénonce les mauvais lieux, se déguise en bouquetière et passe sa journée au coin d'une rue pour savoir jusqu'où va la grossièreté d'un caprice masculin et l'intensité des tentations au milieu desquelles se débattent les pauvres filles de Londres.
Tout cela signifie-t-il que la femme ne veut plus de l'homme? Je ne le crois pas. Brada ne le croit pas non plus. A ce propos, rappelez-vous que ces Notes étaient, d'abord, signées du nom de Bénédick. Or, ce Bénédick-là est l'arrière-petit-cousin d'un autre Bénédick qui a pu lui apprendre comment Béatrice allait vers l'amour en lui tournant le dos. On doit conserver cette tradition-là dans la famille. L'autre soir, j'écoutais une très jolie pièce, qui est le plus récent succès du Criterion. Le dernier mot de l'héroïne, champion fougueux des droits de la femme, deux fois trahie dans ses affections, était celui-ci: I want love, «je veux être aimée!» Ainsi soit-il! Au fond, le rêve plus ou moins conscient de la femme, c'est la reconstitution de l'union conjugale sur de nouvelles bases. Elle veut être mieux comprise; elle ne veut pas être moins aimée.
Ces vagues généralités ne vous donnent qu'une idée grossière et qu'un avant-goût très imparfait de la pénétrante analyse de l'auteur. Il a mis au jour, avec un tact, une finesse et une patience merveilleuse les mille aspects du problème. Il avait tous les dons nécessaires pour l'aborder et le résoudre.
Le premier point quand on observe en pays étranger les institutions, les caractères ou les mœurs, c'est de se laisser un peu aller et de ne pas se raidir. Le second, c'est, au contraire, de ne pas trop s'abdiquer, de garder son sang-froid et sa personnalité pensante. En deux mots, l'esprit critique, mais non l'esprit de contradiction. Ces deux mois définissent le livre que vous tenez dans les mains.
Un tel livre pouvait et devait se passer de préface. Je suppose que l'auteur, sachant que je vis au milieu des choses qu'il a décrites, m'a cité comme témoin, pour affirmer la vérité de ses peintures, l'opportunité de ses études, la portée de ses conclusions. Je lui rends ce témoignage de grand cœur. Si, au lieu d'une préface, j'écrivais un article de critique sur le livre, savez-vous à quoi se borneraient, en toute sincérité, mes chicanes? A ceci. Je dirais à l'auteur qu'à mon gré, il n'a péché que deux fois dans tout le cours de ces notes, une fois par excès d'indulgence, une fois par excès de sévérité.
Il a une illusion à perdre sur le parlement de Westminster. Hélas! ce n'est plus tout à fait cette assemblée si digne et si décente que nous proposions en exemple à nos législateurs. On y cite plus souvent des refrains de café-concert que des vers de Virgile, et, maintenant que Gladstone n'est plus là, je crains qu'on n'y souffre plus jamais l'éloquence. En revanche, on y reproduit à merveille les cris d'animaux; l'année dernière on s'y est battu à coups de poing.
D'autre part, je demande à Brada de reviser quand il en trouvera l'occasion son jugement un peu dédaigneux sur un acteur de grand mérite et un auteur de grand talent dont il a fait connaissance dans les circonstances les plus défavorables du monde. Quel dommage qu'il n'ait pu juger M. Tree dans le Bunch of Violets et M. Jones d'après les Masqueraders ou le Case of rebellious Susan. Son opinion, je crois, eût été fort différente.
Indiquer mon dissentiment sur ces deux points, c'est, je pense, dire hautement combien j'approuve et j'admire tout le reste. Maintenant que le témoignage est donné, le témoin n'a plus qu'à se retirer. C'est ce qu'il fait, en vous demandant très humblement pardon d'avoir retardé votre plaisir de quelques minutes.
AUGUSTIN FILON.