[NOTES SUR LONDRES]


[I]

ASPECT DE LONDRES

Il n'est peut-être pas de ville plus poétique que Londres, je dis poétique et non pittoresque, et la poésie de cette ville monstre est véritablement de l'ordre le plus spirituel et le plus abstrait; elle réside en grande partie dans la violence des contrastes, et aussi dans l'âme flottante du peuple anglais qui est infiniment poétique, avec naïveté, avec enfantillage.

L'arrivée à Londres le soir a quelque chose de singulièrement frappant, on traverse des espaces où la lumière crue tombe à flots, pour entrer dans la profondeur perdue des rues tristes et sombres; ces rues semblent avaler l'être humain; on y éprouve le sentiment de l'abîme et de l'insondable, avec la perception presque oppressante de la présence cachée de milliers et de milliers de créatures vivantes.

Comme des yeux qui vous regarderaient dans l'obscurité et dont on sentirait l'influence troublante, ces rues de Londres ont un extraordinaire mystère, Dickens l'a ressenti et exprimé mieux qu'aucun autre écrivain. La vue de toutes ces rues noires, qui semblent mener à l'obscurité totale et s'y noyer, fait comprendre le tragique de l'expression «on the streets» (sur les rues) qui désigne la prostitution, ces simples mots, pour qui a été saisi par l'angoisse de ces rues, représentent bien le dernier terme de la dégradation, y être errante et abandonnée la dernière des misères. Elles ont quelque chose de si horriblement cruel qui ne se voit jamais à Paris, même les soirs d'hiver ou de brouillard; c'est tellement différent que cela demeure inexprimable.

Une autre impression très vive, et peut-être celle pour laquelle on est le moins préparé, est celle du silence, le vrai silence, profond, doux et apaisant.