L'Anglais a la passion du silence, et aussi rencontre-t-on à Londres de véritables oasis où il règne d'une façon presque absolue, et presque toujours on l'obtient entier à quelques pas de la rumeur farouche des rues bruyantes. Sur ce point les Inns of court et leur voisinage sont typiques, et d'un charme très pénétrant et tout unique.

Dans Holborn roule avec fureur la grande houle de la ville, pas un instant de trêve ni de repos, voitures et piétons en rangs pressés se succèdent toujours et sans cesse; comme une rage d'avancer et de se faire place semble posséder tous ces êtres. Soi-même on cède et on s'abandonne à ce flot violent qui vous emporte... tout à coup le hansom tourne, s'engouffre sous une voûte, roule doucement et débouche dans une paisible enceinte entourée de maisons couleur de terre; au centre, à moitié cachée par les arbres, s'élève une chapelle; une autre voûte, une autre enceinte plus large et plus silencieuse, et voici un cadre tout propre à un béguinage.

Derrière une grille s'étalent de longs tapis verts qu'ombragent des grands arbres à l'air si calme et recueilli, et, en bordure, partout ces maisons uniformes à teinte triste, à fenêtres sans rideaux... c'est «Gray's Inn square», où, comme mis à part de la vie ordinaire, habitent, durant le jour du moins, des hommes de loi; on s'attend à voir dans cet enclos fermé se promener des hommes vêtus d'une robe. Toutes les vieilles lois, toutes les coutumes baroques non abrogées, tout ce qui fait la singularité et la force de la législation anglaise se trouvent logés là, dans le milieu qui leur convient précisément. Une sorte de tristesse particulière plane dans ces cours; une quantité d'histoires, toutes vraies et tragiques, semblent se cacher derrière ces portes et ces fenêtres muettes comme des yeux d'aveugle. Il paraît bien impossible de vivre là, d'être saturé de cette atmosphère spéciale sans que l'esprit en reçoive une empreinte particulière. Ces études où pas un bruit n'arrive ont quelque chose de claustral, d'un peu effrayant et d'apaisant en même temps; elles ont comme un recueillement conventuel qui paraît tout propre, qui semble nécessaire, à ces vies destinées au labeur qui s'y poursuit au milieu des vieux bouquins moroses dont les textes obscurs rendent possibles tant d'inconscientes cruautés; la justice anglaise a conservé encore le décor du sacerdoce, cette apparence du rite faite pour frapper les esprits et les retenir.

Un peu plus bas que les Inns of court, après qu'on a traversé Fleet Street, qui est comme le cœur même de la cité, et où le trafic est incessant, se trouvent les Jardins du Temple. C'est d'abord l'attrait d'une vieille porte à franchir; puis, aussitôt, des ombrages qui semblent faits pour les amoureux et les rêveurs, et qui mènent à des cours paisibles qu'entourent de longs cloîtres recueillis et vides.

Certes, ces lieux ne sont ni beaux ni magnifiques; mais ils sont, et au dernier point, profondément poétiques. Au milieu du jardin si vert, si apaisé, dont un coin est encore cimetière tout rempli de pierres tombales sur lesquelles on marche, s'élève intacte la vieille église du saint ordre du Temple, avec sa forme mystique, et qui renferme les sépulcres oubliés de fiers croisés qui dorment là depuis des siècles...

A l'entour un bruit de fontaine, entre des bancs de verdure, des degrés de pierre qui mènent à des portiques surmontés d'inscriptions latines; nulle part ici la tradition n'est rompue, et cela est d'autant plus remarquable dans ce pays où il semble que la réforme aurait dû tout balayer; point du tout; on lit: «Vetustissima Templariorum Porticu igne consumpta 1678», et l'inscription latine se continue... un peu plus loin: «Antique Templariorum Aule», et partout l'écusson du Temple avec l'agneau portant la bannière...

Dans ces jardins inégaux et baroques, avec ces vieux bâtiments, cette ancienne église, et au loin la vue du grand fleuve, on se croirait dans une ville morte et pleine de souvenirs; il semble n'y arriver aucun écho de la grande cité formidable qui les détient. L'Anglais est, à mon avis, l'être le moins iconoclaste qu'il soit, et il a fallu une éducation à rebours pour le mener où il est; seulement il semble maintenant arrivé au point où le besoin de retourner en arrière se fait violemment sentir.

Parmi ces choses visibles, qui ont une telle influence sur les âmes, il ne faut pas oublier la Tamise, qui roule épaisse et lourde, sans bruit, elle a été pendant des siècles la véritable artère de la ville, elle est encore d'une attraction puissante.

Il existe du côté de Chelsea des coins délicieux sur le bord du fleuve, où s'aperçoivent au large des voiles brunes estompées sur ce ciel couvert et doux dont le charme est extrême dans sa sorte de demi-lumière caressante; il y a là, dans une paix et un silence infinis, des maisons à façades gothiques, précédées de jardinets discrets—et toutes ces habitations ont comme quelque chose d'humain et de personnel; ainsi voici une porte peinte d'un blanc laiteux très doux, et sur cette porte, en grosses lettres d'or, se lisent deux lignes qui riment et disent:

Whoever knocks,
Opens the lock[1].