[1] Quiconque frappe, la serrure s'ouvre.
N'est-ce pas typique, n'est-ce pas bien exprimé, ce côté enfantin et poétique de l'âme anglaise? Trouverait-on dans notre Paris rien d'équivalent à ce besoin de communication entre l'habitant du logis fermé et le passant inconnu, et n'est-on pas cependant pénétré en Angleterre de ce je ne sais quoi d'intime et de discret des habitations, et pourtant, en vérité, avec leur manque de persiennes, elles sont les moins closes du monde; l'impression est donc toute spirituelle. Il y a ainsi dans Londres des quantités de squares qui donnent parfaitement l'impression de l'asile et du repos, et croyez bien que ces squares ont une part énorme à la formation de l'esprit anglais; le génie particulier de cette race veut le silence, l'étincelle ici ne se multiplie pas par le frottement, elle demande à couver sous la cendre, en secret et comme mystérieusement.
Carlyle et Ruskin, qui sans aucun doute ont exercé l'influence la plus puissante sur l'esprit de leurs contemporains, ne trouvaient que dans le silence extérieur la possibilité du développement de leur rêve intérieur. Le goût et le besoin du silence autour de lui était morbide chez Carlyle, le home du vieux Ruskin est sur les bords solitaires des eaux tranquilles. Tennyson, le poète même de la nation, a vécu dans la plus paisible retraite.
Le silence s'épand encore à l'aise dans les parcs; là, il y a des heures du jour où la Divine Paix, celle qui plane sur les eaux, semble régner au milieu du murmure des choses vivantes. Il y a des effets de lumière voilée, des nuages pâles qui paraissent doublés d'or, des teintes fondues dans la verdure, et comme un je ne sais quoi de maternel dans cette nature où rien de sec ni de dur n'arrête l'œil; les agneaux qui paissent et qui, au coucher du soleil, viennent boire l'eau de la Serpentine; au loin, les hautes maisons de Kensington sur lesquelles, parfois, il semble avoir neigé quand elles se détachent sur le ciel d'opale, tout cela est d'une poésie absolue et parle à l'âme;—parfois, dans les rues, on a l'aspect des choses comme vues en rêve; la couleur particulière que prend ici la pierre qui, dans les endroits où elle n'est pas salie, devient d'un blanc mou, donne aux silhouettes d'église une apparence de mirage, surtout lorsqu'elles se perdent sur un ciel de même teinte; et le brouillard lui-même a d'exquis mystères. Hier, je traversais la Tamise, elle était d'une couleur brune, avec de légères raies blanches, faites par l'écume; très bas planait une vapeur pareille à une fumée d'incendie; trois barges plates et noires faisaient tache sur le grand fleuve, que barrait une barque à voile rougeâtre; tout cela se perdait dans une sorte d'impalpable fantasmagorie et, au-dessus, très haut par-dessus la brume, se dessinaient vaguement de vastes masses qui étaient la ville. Cela était singulièrement beau et propre au rêve, et on n'entendait rien que l'immense silence.
[II]
RUES DE LONDRES
Sauf quelques exceptions, celles-là très réussies, il faut l'avouer, les magasins de Londres sont notablement inférieurs comme aspect et comme élégance d'arrangement à ceux de Paris. Aucune rue ne peut se comparer à la rue de la Paix;—ce goût vraiment raffiné, presque maniéré, qui a pénétré les intérieurs, n'a pas encore opéré la révolution, très nécessaire cependant, dans les étalages anglais. On est frappé dans Bond Street, dans Regent Street de l'aspect criard, et en même temps presque pauvre des magasins. L'entassement des objets, le flamboyant et le voyant de toutes choses, témoignent bien qu'il y a dans le caractère anglais un côté encore rudimentaire. Cet appel incessant à l'attention, ces explications, ces réclames, ces grosses amorces ont un air de foire; le passant est sollicité, non pas par un ensemble exquis et discret comme celui de nos magasins, mais par l'accumulation d'objets étiquetés, par le heurt extraordinaire des couleurs, par les combinaisons souvent les plus baroques! Car c'est assurément une surprise singulière que de voir une maison entière extérieurement garnie de haut en bas de sièges en osier! des chaises longues sont là, saillant du mur à la hauteur du deuxième étage; ce qui, le soir surtout, a un aspect fantastique!
Partout cette même exubérance, cette exagération, qui est comme un rappel lointain des grosses et fortes plaisanteries d'un Falstaff. Dans les quartiers populaires, à la nuit tombée, ces choses prennent des proportions inouïes, le gaz est comme prodigué, il flambe avec une liberté qui explique surabondamment les nombreux incendies, et lorsque le brouillard commence à tout envelopper, cela revêt une sorte de grandeur mystérieuse.