Le discernement de ces magistrats des Police Courts est admirable, ils réprimandent ou punissent selon le cas; je le répète, ils sont avant tout humains, c'est-à-dire dégagés de tout appareil formaliste, disant des choses simples et pratiques dans une langue naturelle, interrogeant, répondant, s'adressant au policeman, à l'avocat, à l'accusé, tour à tour; acceptant même sans broncher l'impudente familiarité de celles parmi les femmes qui fréquemment se réclament du juge comme d'une vieille connaissance, et qui positivement sont acceptées comme telles; on entend souvent des colloques de ce genre:

—Comment, c'est encore vous?

—Oui, Votre Honneur.

Et suit l'énumération des fatalités qui ont prévalu contre les meilleures résolutions, et il est rare que l'appel qui termine presque invariablement: «Que Votre Honneur me donne encore une chance», ne soit pas entendu. Ce qui frappe particulièrement dans tous ces dialogues, c'est cette merveilleuse faculté d'abstraction qui fait que, en réalité, les habitants des quartiers pauvres se préoccupent si peu de ce qui se passe dans les quartiers riches. En vérité, ce n'est pas l'envie des classes inférieures qui doit étonner, mais qu'il y ait si peu d'envie, et que les ambitions personnelles se réduisent si naturellement. Tous ces malheureux qui passent dans les Police Courts surprennent par la modestie de leurs aspirations: il y a là une sorte d'humilité résignée qui est très particulière et qui semble presque d'un autre âge; il est positif que le peuple anglais, à l'heure actuelle, est encore dans sa grande masse tranquillement soumis à sa destinée. C'est une erreur de croire le peuple anglais un peuple libre dans le sens contemporain du mot; la liberté n'est pas dans les lois mais dans les mœurs, et les mœurs anglaises sont encore celles d'une société puissamment aristocratique; aussi le mouvement social commence-t-il par en haut; c'est dans l'aristocratie que sont les véritables agitateurs et les plus enragées réformatrices, et, la volonté se trouvant là réunie à la possibilité, les théories passent rapidement du domaine de la spéculation dans celui de la réalité. C'est également le propre du caractère anglais de ne pas douter de soi, et de tracer son sillon sans s'occuper du voisin; personne ne se décourage à la pensée de l'effort solitaire. Il y a, en Angleterre, entre les classes une correspondance qui disparaît nécessairement le jour où l'idée d'égalité s'établit: le rôle de bienfaiteur est encore de droit l'attribut des classes supérieures. Ainsi la question des logements d'ouvriers, une des plus capitales dans une grande ville, provoque des tentatives individuelles qui réussissent pleinement. Sans s'effrayer de la disproportion entre le mal et le remède, lord Rowton, par exemple, l'ancien secrétaire particulier de Disraeli, vient de construire des maisons admirablement aménagées pour les classes laborieuses; les locataires y sont soumis à quelques restrictions intéressant la moralité et la salubrité; elles sont acceptées le plus docilement du monde, et une entreprise, qui paraissait à son début purement philanthropique, devient une excellente affaire; d'autres maisons vont être bâties sur les mêmes plans et iront prendre la place de bouges, servant ainsi à la moralisation et à la civilisation de centaines d'individus.


Les Anglais ont un sens trop pratique pour, en ces questions vitales, se payer de mots sonores qui sont censés résoudre tous les problèmes et n'aboutissent à quoi que ce soit. Pour combattre le paupérisme, la misère, le vice, on s'ingénie à chercher les remèdes, on multiplie les associations, on avoue le péril; le vieil esprit du moyen âge qui reconnaît avant tout la nécessité de la fidélité de l'homme à l'homme existe encore, et aussi longtemps qu'il subsistera, les catastrophes seront évitées. Les femmes sont évidemment appelées à jouer un grand rôle dans le mouvement social qui se prépare pour le XXe siècle, et en Angleterre elles sont mûres, déjà extraordinairement affranchies en pensée et prêtes à toutes les initiatives, et l'œuvre de l'éducation trouve en un grand nombre d'entre elles des collaboratrices zélées, désintéressées et capables.


[XIII]