Voici l'autre cas: une jeune femme vient faire ses couches chez sa mère; la pauvre créature, au lieu de se remettre dans le délai réglementaire comme elle aurait dû, traîne en longueur; au bout de quelques semaines, l'agent arrive rappeler qu'on est trop nombreux dans la maison. La mère proteste et demande ce que dirait lady X..., si on lui suggérait de renvoyer sa fille malade? mais cependant, elle se tient pour avertie, et l'accouchée s'en ira.
Il y a là évidemment un arbitraire dont nous ne connaissons plus d'exemples, et un ordre de choses qui s'accorde mal avec l'éducation obligatoire dont on gave les jeunes générations. Dans la vie anglaise, telle qu'elle est organisée actuellement, la dépendance de toute une classe demeure complète, et se fait sentir même dans les plus louables efforts, pour améliorer le sort des tenanciers. Ainsi dans beaucoup de villages, les femmes de clergymen tiennent un «clothing club» (club d'habillement), il est matériellement très avantageux d'en faire partie, mais la présidente se réserve le droit de juger si les membres s'habillent selon leur station, et une infraction à son point de vue peut amener la radiation de la personne assez osée pour s'émanciper par des affiquets jugés inconvenants!
Il arrive qu'un propriétaire désireux de propager le mouvement de tempérance, chose excellente assurément, fera disparaître sur son «Estate» souvent à de grands sacrifices, les Public Houses, et les remplacera par des espèces de cafés, où tout sera meilleur, et à meilleur marché pour le consommateur, mais où, en même temps, le propriétaire est chez lui, et où il ne ferait pas bon, au point de vue des faveurs à espérer, d'exprimer des opinions politiques opposées aux siennes. Or, tout est faveur; une des plus convoitées et qui dépend uniquement du bon vouloir du propriétaire est la possession d'un Allotment, c'est-à-dire un lot de terre loué au tenancier et qu'il pourra cultiver pour son propre compte, mais soit pour l'obtenir, soit pour se le voir retirer, il demeure absolument à la merci du propriétaire ou de l'agent, car, point de bail, et les clauses de location sont telles qu'il suffit d'un bien léger prétexte pour qu'un homme soit, sans appel possible, dépossédé de la terre qu'il a fécondée par son labeur; et notez qu'en Angleterre, le salaire habituel des labourers est de onze shillings (douze francs cinquante) par semaine, et qu'on retient la paie quand il pleut, que pour la moisson, on traite à forfait, et que les ducs les plus opulents s'abaissent par l'intermédiaire de leurs agents, à de véritables marchandages et arrivent à réduire le salaire des moissonneurs de dix livres (deux cent cinquante francs) à huit livres sept shillings.
On ne peut s'étonner que dans de telles conditions, et sans amélioration à espérer, la jeunesse en masse ne déserte les villages; un à un, les jeunes hommes s'en vont à la ville, car onze shillings de gages pour élever une famille et le Work-House pour la vieillesse, ne constituent pas une perspective attrayante. Et en même temps que la terre reste inaccessible à ceux qui la cultivent, les anciens droits communaux qui leur en réservaient librement une parcelle, tombent en désuétude ou plutôt sont ignorés par les propriétaires. C'est un fait notoire que tous les jours de grands propriétaires s'annexent une partie des «commons» qui étaient le patrimoine du pauvre en Angleterre, et qui vont toujours diminuant.
Le procédé est simple, on commence par planter sur la partie convoitée un poteau défendant de passer, puis un peu plus tard vient une haie, puis une palissade, et le tour est joué! D'autres fois, les propriétaires prennent la peine de solliciter du «Board» du District la permission de s'adjoindre tel ou tel morceau de terre inculte, et ce Board qui n'a aucun droit de le faire, l'accorde généreusement et le refuserait avec entrain à des laboureurs qui auraient l'insolence de convoiter cette terre inculte.
De recours contre ces abus, il n'y a point de la part du faible, par l'excellente raison que la justice est rendue par ces mêmes propriétaires! car la qualité de magistrat «Justice of Peace: J. P.» qui n'est pas rétribuée se confère uniquement à des notabilités respectables: propriétaires, clergymen, etc. Nulle qualification légale n'est nécessaire, on naît apparemment Justice of Peace comme on naît rôtisseur! Aussi les sentences rendues journellement en Angleterre sont-elles scandaleuses! Pour ces magistrats provinciaux, le vieil adage de droit normand: Corps d'homme est plus digne chose qu'héritage, n'a pas cours; les délits contre la propriété sont punis avec une sévérité très supérieure à celle qui dicte les sentences pour offenses contre les personnes! Il est beaucoup meilleur marché de rouer abominablement de coups sa vieille mère, ou, avec un marteau, d'assommer un homme jusqu'à incapacité de travail, que de braconner pour la première fois dans un champ, étant un peu pris de boisson ou de voler neuf pommes. Pour les premiers délits on s'en tire avec une amende d'une livre et une de quinze shillings. Pour les autres, les mêmes magistrats, le même jour, car là est le fait révoltant, infligeront un mois de prison et six semaines de Hard labour (dur labeur)! Un vagabond ayant couché dans un fossé (il est vrai que c'est une récidive), s'entend condamner à deux mois de Hard Labour!
On ne sait qu'admirer plus ou de la sottise ou de la cruauté d'une pareille sentence, car enfin voilà la communauté chargée pendant deux mois d'un homme qui n'a commis qu'un délit imaginaire. Le danger de cet arbitraire serait grand partout, mais il l'est doublement dans un pays où les lois les plus contraires à notre état actuel de civilisation ne sont pas abrogées; ainsi il serait à la rigueur possible à un County Court d'appliquer pour vagabondage ou mendicité une loi comme celle-ci: 5 George IV cap. 83. 3 et 4. «Emprisonnement et Hard Labour jusqu'à la prochaine session, quand ils pourront être de nouveau emprisonnés pour un an et fouettés.»
Le Truth publie chaque semaine un Pilori légal dont les révélations douloureuses atteignent parfois à un côté presque comique par l'état d'esprit qu'elles dénotent chez les membres de cette classe privilégiée pour qui le don de rendre la justice est supposé être une qualité infuse. Les exemples et les citations pourraient se multiplier à l'infini, je ne veux que signaler un état de choses assez généralement ignoré en France, état de choses qui durera aussi longtemps que la loi ne sera pas rendue par des magistrats qualifiés, rétribués et inamovibles.