La vie est un peu lourde et lente, mais puissante. Il existe, en Angleterre, une grande caste intermédiaire qui ne fraie jamais avec ce qu'on appelle les «County Families», mais dont les membres groupés généralement aux alentours d'une petite ville prospère, possèdent de belles maisons, des parcs verdoyants, des serres recherchées. Ce sont le plus souvent des enrichis, enclins à une hospitalité fastueuse, et c'est grâce à eux que le commerce des petites villes demeure florissant; la ville elle-même n'est généralement habitée que par une bourgeoisie inférieure, les commerçants locaux, les docteurs et les hommes de loi, chacun dans sa sphère s'associe aux affaires de la communauté, il n'est pas dans le caractère de l'Anglais ni d'être passif, ni de se désintéresser de ce qui l'entoure; aussi dans une petite ville de province de mince importance, trouvera-t-on des rues bien tenues, des policemen massifs, des jardins publics pleins de fleurs, des expositions utilitaires fréquentes; et l'hiver des cours du soir variés, bref, tout le courant de l'existence moderne qui semble cependant ne rien déplacer. Même le voisinage relatif de Londres, et la facilité énorme des communications ne tarit pas la sève de ces petites villes de province; l'Anglais n'aime pas la ville en tant que «capitale», les personnalités s'affirment mieux dans des cadres restreints et la ville de province est le terrain le plus propice à l'indépendance et à la prospérité bourgeoise. L'émulation existe toujours active, non pas seulement entre gens d'opinions politiques adverses, mais entre les membres des différentes sectes religieuses, toutes remuantes et ambitieuses, et notez, que dans une seule petite ville de province, j'ai compté jusqu'à sept églises ou chapelles appartenant à des dénominations diverses, depuis le High Church qui n'est qu'un catholicisme honteux, jusqu'aux Quakers.

Elles ont disparu à Londres, mais on les rencontre encore dans les villes de province ces tranquilles Quakeresses, habillées de leurs vêtements à coupe surannée, aux couleurs de colombe. Revêches et compassées, elles ont néanmoins une certaine saveur, et une modestie féminine bien appréciable dans un pays où de moins en moins cette qualité est de mode.

Ces Quakers qui ne parlent jamais haut, qui ne se fâchent point, qui enseignent la patience à leurs enfants, comme on enseigne l'alphabet, et qui sont toujours riches, incarnent bien cette spiritualité matérielle qui a régné souverainement en Angleterre, mais qui tend de plus en plus à disparaître, balayée par un double courant de réveil religieux d'une part et d'athéisme de l'autre.

Le péril, du reste, est signalé, car, en outre de ces facilités spirituelles locales et permanentes, on rencontre dans les villes de province, le «Protestant Van», roulotte ambulante, farcie de bons livres et de «tracts» mettant en garde contre la grande «Prostituée de l'Apocalypse!»

Dans les villes de province, pas de quartier aristocratique; la noblesse, et la classe de gentlemen égaux à la noblesse par l'ancienneté de la descendance et la possession de vastes domaines, habitent ses terres et y exercent encore une véritable féodalité. Car il faut bien s'en rendre compte, en Angleterre, la liberté est surtout personnelle, la grande masse du peuple anglais demeure encore sous le double joug de l'aristocratie de naissance et de la puissance de l'argent, et l'état des lois permet d'étendre très loin le pouvoir que confèrent ces deux autorités.

L'impossibilité de posséder la terre réduit le laboureur anglais (labourer), car de paysan proprement dit il n'y en a pas, à un véritable servage. Des villages entiers dépendent absolument du grand propriétaire auquel tous les cottages appartiennent, qui les loue comme il veut, à qui il veut et aux conditions qu'il veut. Tantôt ce propriétaire sera indifférent ou absent, et ne s'inquiétera que de recevoir régulièrement ses loyers; l'agent, alors, est maître absolu, il pressure plus ou moins et une plainte procure généralement, un congé, ce qui équivaut pour la plupart des tenanciers pauvres à l'impossibilité absolue de se loger.

Tantôt le propriétaire est généreux et consciencieux, sans que néanmoins en l'état des mœurs, la dignité personnelle et surtout l'indépendance des tenanciers en soient beaucoup rehaussées. Les cottages (et c'est déjà énorme assurément), seront des cottages modèles, loués à très bas loyers, mais dans ce marché, la liberté individuelle n'entre pas en ligne de compte. Les conditions d'habitation sont réglées arbitrairement sans discussion possible, toute location revêt l'aspect d'une faveur presque d'une aumône. On ne peut, par exemple, habiter plus d'un certain nombre de personnes, il est défendu de prendre des locataires, etc. Je citerai deux faits très simples qui sont tombés sous mon observation personnelle et feront bien comprendre les relations de propriétaire à locataire; ils se sont, du reste, passés sur l'Estate d'un propriétaire philanthrope avec ostentation:

Un cottage est habité depuis des années, par une femme veuve depuis peu, et ses deux enfants adultes; ce sont, à tous les points de vue des tenanciers modèles, toujours prêts avec leur loyer, et ils se figurent que puisqu'ils paient une somme librement consentie, ils sont chez eux; vous allez voir comment le propriétaire l'entend: un beau matin, l'agent vint dire à la veuve que pour obliger lord X..., on la prie d'accepter de prendre comme locataire un jeune garde qu'on ne sait où loger, son mari étant mort, on a jugé qu'elle devait avoir trop de place. Que cela plaise ou non, il faut se soumettre; et ces gens jaloux de la réclusion de leur vie familiale ne peuvent songer à discuter, refuser serait s'exposer à se voir enlever le cottage, le locataire de lord X... est donc accepté!