Dans ce Chelsea Infirmary sont aussi des enfants, de tout petits; des affamés, il faut voir ces visages d'enfants de six mois pas plus gros que des enfants de quelques semaines, cela arrache le cœur; mais cette partie de l'Infirmary est en même temps la plus consolante; bien entendu le rouge domine; tous les petits qui sont levés, ou même qui peuvent se soulever sur leur lit sont habillés d'une robe de flanelle rouge; une jolie petite brune de cinq à six ans a dans ses cheveux frisés un gros nœud de velours jaune, et un bracelet de perles au poignet, elle est malade de l'épine dorsale et incurable; mais coquette, quoiqu'elle soit là depuis trois ans, et le beau nœud de velours est pour la contenter; un immense polichinelle pend du plafond, un cheval à bascule est au pied du lit d'un petit, émacié par les privations et qui bouge à peine, il n'y a que ses yeux inquiets qui remuent; derrière un paravent dort un nouveau-né, né dans le Workhouse, il est là si douillettement enveloppé, et où sera-t-il jeté en sortant de ce berceau?

Cette maison tout entière est uniquement l'asile des pires détresses et des pires misères; il y vient mourir des femmes que le vice et l'ivrognerie ont entraîné dans les bas-fonds et qui étaient nées dans la classe privilégiée; les exemples tragiques et vrais seraient à peine croyables si on osait les dire! Au milieu de tout ce monde souffrant, les jeunes nurses avenantes et actives vont et viennent. En bas, elles ont leur large salle de communauté où se trouvent un piano à queue, quantité de magazines et de journaux de mode! il s'y fait de très bonne musique, telle fille, qui, il y a trente ans, aurait donné des leçons, préfère aujourd'hui soigner les malades; on paye cher pour l'année de probation: trente, quarante guinées, et tout le monde n'est pas accepté. Dans ce genre de vie, si indépendante qu'elle soit, il y a une discipline et un asile, et la femme, malgré tout, demeure dans son rôle traditionnel et séculaire.

Mais cette franche acceptation du côté matériel et physique de la vie est un signe des temps, et peut-être s'engage-t-on trop à fond dans cette voie, la femme anglaise ne connaît plus guère la mesure.


[XIV]

VIE DE PROVINCE

La vie de province garde encore en Angleterre une intensité et une vitalité extrêmes; et c'est là, mieux encore qu'à Londres qu'on peut arriver à bien pénétrer les mœurs anglaises avec leurs singularités, leurs anomalies, la cruauté de leurs lois surannées, et ce mélange unique de liberté et de tyrannie qui est le fond même des institutions anglaises.

Et d'abord, on est frappé du double aspect de routine et de modernité, la vie contemporaine s'est greffée sur la vie ancienne sans en altérer le caractère primitif. Le cadre n'a pas changé, il est ce qu'il était il y a cent ans; la littérature anglaise possède dans les romans célèbres de miss Austen des documents de premier ordre sur l'existence provinciale au commencement de ce siècle, et les modifications apportées depuis par le temps résident uniquement dans les nuances, mais les grandes lignes sont identiques, les personnages n'ont pas varié; c'est la même hiérarchie sociale, et, ce qui est le plus curieux, les relations relatives des individus sont restées ce qu'elles étaient. Rien n'est vieilli, tout est admirablement conservé, l'ordre tranquille qui a gouverné toutes choses, et la force militante de la tradition ont imprimé un cachet si fort à la race, que dans ces milieux absolument anglais, on s'aperçoit que même physiquement le type des hommes est resté singulièrement semblable à lui-même, c'est que dans son intrinsèque, l'être humain n'a pas changé. Prenez des gravures sportives du commencement de ce siècle, regardez ces visages rasés, ces traits nets; puis, assistez, par exemple, dans une petite ville de Surrey au départ du «coach» pour Londres; la restitution du passé est complète, ce sont les mêmes hommes, les mêmes gestes; à peu de choses près les mêmes silhouettes, on se croirait à quatre-vingts ans en arrière! et toute l'atmosphère ambiante est à l'unisson; le «coach» part devant l'hôtel du Chevreau blanc, c'est l'«Inn» cossue et provinciale dont le modèle façonné sur les anciens usages s'est conservé intact avec son énorme «Bar» et son «Parloir» reluisant et chaud caché derrière le «Bar» tout cela d'une sorte de respectabilité hypocrite d'un genre spécial.