J'arrive enfin à une classe où l'œuvre de l'enseignement devient une divine charité, c'est celle des enfants, non pas idiots, mais à peu près; ils piquent avec une épingle un dessin tracé au crayon de couleur, et y portent une attention prodigieuse; la maîtresse de cette classe, une femme au visage gai, soignée de sa personne,—elles le sont toutes à un degré remarquable,—avec une belle fleur sur sa table, est très fière de son petit monde: «N'est-ce pas qu'ils ne sont pas trop mal?» dit-elle; et elle les interpelle, et en réponse ils sourient, sauf une petite à la chevelure rousse, avec un visage d'une expression déchirante, mais c'est la plus assidue; un petit pâle, si pâle, il est tuberculeux, voyant qu'on sourit, ose d'un banc en arrière élever timidement son petit travail, et sa physionomie s'éclaire de joie à l'attention qu'il obtient et à l'approbation qui l'encourage. Le directeur de l'école nous dit que ces visites amicales font le plus grand bien aux enfants, qu'ils en parlent longtemps après, et comme nous sortons, il ouvre la porte d'une classe où les garçons plus âgés, ceux de douze à quinze ans, sont en train de prendre une leçon de chant. Jamais je n'ai éprouvé une impression plus saisissante; tous ces visages ingrats et laids, ces corps grossiers et lourds, et, planant, ces voix, jeunes, fraîches, douces, et quelques-unes touchantes; il m'a semblé que l'âme de ces enfants s'était faite visible: ils chantent avec un vrai plaisir, attentifs au tableau sur lequel est notée la musique.
Il est inouï de quelle culture sont susceptibles ces enfants, et quels sont leurs goûts; cette école de Shoreditch a pour ses élèves des «soirées heureuses» (happy evenings), c'est-à-dire que trois ou quatre fois par quinzaine, ce maître infatigable et de bonnes samaritaines réunissent ces enfants pour les amuser; on leur récite des contes de fée dont ils sont avides, on leur fait peindre des images et former des albums, c'est le plaisir favori des garçons, on leur montre la lanterne magique, on les fait danser, et ils ont la passion de la danse; on danse partout dans les rues de Londres, c'est une sorte de rage et j'imagine que ce symptôme n'est pas sans être significatif. Ces réunions en dehors des classes sont avant tout civilisatrices, là les enfants entrent dans un ordre d'idées qui leur serait resté totalement inconnu; on leur fait entendre de la musique, eux-mêmes chantent. Le résultat bienfaisant de ces efforts est immédiat; le lendemain matin, il est facile de distinguer ceux des enfants qui ont pris part à ces réunions, car ils se montrent invariablement plus attentifs et plus intelligents. L'été, on les conduit à la campagne: une seule jeune fille du monde, dévouée à cette œuvre, a pour sa part mené, l'été dernier, cent quatre-vingt-dix-huit garçons en groupes de quatorze ou quinze qui lui obéissent implicitement, et si l'un d'eux s'avise de se montrer turbulent, les autres le mettent vite à la raison.
Mais pour détruire le bien acquis, il y a les parents; leurs abominables exemples à un moment donné perdent tout, et par-dessus le marché, la plupart sont sans entrailles aucunes. On expliquait en classe l'instinct qui porte l'animal à aimer et protéger ses petits: «Sûrement, dit un garçon, mon père ne m'aime pas comme un animal aime son petit», et voilà la clarté donnée à ce pauvre cerveau d'enfant qui lui inflige une souffrance de plus. Un autre gamin, dont on avait de bonnes espérances pourtant, a volé une montre qu'il a revendue six pence, les parents ont été plutôt fiers, le maître a sauvé l'enfant de la prison, et croit qu'il se réformera; il y est évidemment disposé, mais quelle force lui sera nécessaire pour résister à des influences aussi funestes au milieu de telles tentations[4].
[4] On me montre un garçon dont le père a été pendu, et dont la grand'mère possède dix mille livres de rente, produit de vol.
N'importe, ce maître courageux ne se lasse pas, et accomplit son labeur ingrat avec passion. Le personnel de ces Board schools est absolument supérieur, hommes et femmes d'une tenue irréprochable, de façons excellentes et évidemment dévoués à leur tâche; mais aussi elle est rémunérée: le maître en chef, head master, a six mille francs par an, la maîtresse quatre mille; puis l'intérêt que tant de femmes distinguées, tant d'hommes charitables portent aux enfants des écoles, met le personnel en rapport avec ces mêmes personnes, et exerce naturellement une influence sur leur vie et leur manière de voir. Ces rapprochements, ce contact entre gens de situations si différentes seraient, je le crois, impossibles dans une démocratie ombrageuse, où la vanité et la défiance paralysent absolument les initiatives individuelles, qui, en Angleterre au contraire, sont innombrables.
Dans ce quartier de Shoreditch, les hommes se battent continuellement et avec la dernière brutalité; un clergyman a entrepris d'enrayer le mal en le réglementant; voici ce qu'il a imaginé: après avoir recueilli des fonds pour bâtir une église, il l'a établie de la façon suivante: au rez-de-chaussée, une salle où il invite les hommes du quartier à venir se livrer à leur divertissement favori, seulement, selon les règles, ce qui en mitige sensiblement la sauvagerie; au-dessus de cette salle une hospitalité de nuit, où l'on s'entasse autant qu'il y a de place, et au-dessus, l'église!
Voilà la trempe d'hommes qui arrivent à établir entre eux et les pires classes un lien et des rapports. Dans une autre partie du East end, des dames charitables, ayant à leur tête la fille d'un évêque, viennent de louer une maison, afin de vivre au milieu des pauvres qu'elles veulent secourir; la tâche évidemment est immense, mais les bonnes volontés sont nombreuses aussi, et, je le redis, parce qu'il me semble que cela a une extrême importance, partant de haut.
On revient au respect du pauvre, personnage éminent dans l'Église catholique, et que le morne protestantisme des trois derniers siècles avait relégué en Angleterre, malgré les lois secourables, à une place de paria.—On connaît là-dessus les effroyables révélations de Dickens; actuellement la réaction est complète, grâce aux femmes.
J'ai été les voir à l'œuvre, au Chelsea Infirmary, où sont reçus les pauvres absolus, paupers. La matron (supérieure) est une femme d'une quarantaine d'années, jolie et fraîche encore, l'air ouvert et gai. On pénètre dans le grand bâtiment sombre au dehors, et par un large escalier on arrive à l'appartement de la matron,—trois pièces coquettement meublées; un petit salon cosy et gai plein de bibelots de tout genre, un piano, des journaux, des livres, à côté une chambre à coucher, très vivante aussi et sur le lit une chemise ornée d'un ruban bleu! sur une large toilette s'étalent tous les objets d'un nécessaire à couvercles d'argent. A côté, la plus confortable salle de bain qui se puisse imaginer! On voit que cela n'a rien d'ascétique. La matron est vêtue d'une robe de soie noire et coiffée d'un bonnet de percale à brides, très coquet et commode et qui lui sied parfaitement.
Dans les vastes dortoirs où pas une odeur ne règne, aucune apparence de tristesse; toutes les malades ont sur leurs épaules un petit châle rouge, et sur leur lit un couvre-pieds de même nuance; dans la longue travée qui s'ouvre entre les lits, des arrangements ingénieux ont placé des fleurs en quantité; trois pieds de bois croisés et peints avec l'émail si populaire ici, sont disposés de loin en loin et servent de supports; des serins chantent dans une cage accrochée devant une des hautes fenêtres, cela ne paraît rien, mais ceux qui savent ce qu'est la tristesse mortelle d'une salle d'hôpital comprendront le charme singulier de ce détail familial; sur une longue table se trouvent en bon ordre la large cuvette, les éponges et les serviettes telles que la femme la plus soignée ne pourrait demander mieux; l'effort est visiblement d'embellir le plus possible, et les nurses apportent à cette tâche une extrême émulation; c'est partout, aussi bien dans l'hôpital qu'ailleurs, ce besoin et ce goût de choses agréables à l'œil.