— M. d’Estanger m’attend.

— Madame sait que monsieur est bien souffrant ? Madame me permettra d’aller voir. Qui dois-je annoncer ?

— Sa femme.

Elle tressaillit elle-même en entendant ces deux simples mots ; ils avaient jailli de ses lèvres comme un aveu.

Aussitôt le domestique avait disparu ; revenant précipitamment, sans une parole, il indiqua de la main à Marguerite les deux portes qu’il avait laissé ouvertes derrière lui et qui menaient à la chambre ; puis, dès qu’elle eut franchi la première, il la referma sur elle.

Pâle comme un mort, Albert s’était soulevé sur ses oreillers. D’un geste fou elle arracha son manteau et sa dentelle, les jeta à terre et se précipita dans les bras qui l’appelaient. Leurs lèvres instantanément s’unirent dans un baiser qui prenait leur vie ; éperdument ils s’embrassaient, buvant leur propre cœur. Depuis six ans leurs lèvres ne s’étaient pas rencontrées… maintenant, furieusement scellées, elles semblaient ne plus pouvoir se désunir. Mais, pour Albert, une pareille émotion était au-dessus de ses forces, sa tête soudain fléchit en arrière, ses yeux se fermèrent et un souffle haletant passa sur sa bouche entr’ouverte. Épouvantée, Marguerite voulait chercher à le secourir, mais, conscient encore, il lui retenait la main, la serrant spasmodiquement. Enfin, au bout de secondes qui parurent cruellement longues, il put regarder le visage baigné de larmes qui se penchait vers lui, et murmura d’une voix faible :

— C’est le bonheur !…

Elle avait vu un flacon d’eau de Cologne et lui en baignait les tempes, puis lui frottait la paume des mains. Maintenant il respirait mieux ; un sourire éclairait son visage amaigri, les yeux câlins dans un attendrissement d’une douceur inouïe se tournaient vers elle. Il répéta tout bas :

— Marguerite !

— Ne parle pas, dit-elle, le tutoyant instinctivement ; je suis là.