A l’observer on se serait sûrement figuré qu’elle attendait quelqu’un et cependant les yeux profonds qui s’élevaient avec une ardeur de désir vers le second étage dont les fenêtres commençaient à s’éclairer ne cherchaient qu’une ombre, l’ombre d’une petite enfant qui était née là, derrière ces murs, onze ans auparavant, et qui dormait maintenant sous du marbre et des rosiers blancs.

Comme la nuit s’épaississait, que lentement, l’un après l’autre, les réverbères s’allumaient, piquant les ténèbres de leur clarté tremblante, la jeune femme revint s’adosser contre la grille d’un des jardinets ; elle y demeura un moment immobile, perdue dans ses pensées : ses doigts fins se croisèrent dans un geste d’angoisse, son visage s’inonda de larmes, puis brusquement, elle eut le mouvement de fuir, et, sans regarder à droite ni à gauche, s’élança pour traverser la chaussée.

A la même seconde, le tonnerre d’une automobile qui débouchait de la rue de Courcelles la paralysa d’une terreur subite ; elle hésita, incertaine si elle devait avancer ou reculer, et eût été certainement renversée si une main vigoureuse ne l’avait saisie et d’un geste brusque rejetée sur le trottoir. Elle vacilla, étourdie, les paupières closes, sur le point de s’évanouir, s’appuyant instinctivement sur l’épaule qui la soutenait, quand une voix… une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis tant d’années, cria presque :

— Marguerite !

Effarée, elle ouvrit les yeux et regarda fixement celui qui l’appelait ainsi ; alors de ses lèvres pâlies par la frayeur s’échappa irrésistiblement en réponse :

— Albert !

Les regards de ces deux êtres se croisèrent un instant, éperdus…

— Marguerite, Marguerite, c’est toi ? Est-ce possible ? Tu t’es souvenue aussi ! Tu es venue revoir la maison ?

Et le bras qui lui avait été si secourable s’empara du sien, le serrant à le broyer. Dans un saisissement qui lui ôtait presque le souffle, la jeune femme demeurait figée, n’ayant pas la force de secouer l’étreinte qui la maîtrisait. Pourtant, avec peine, elle parvint à murmurer :

— Oui, j’étais venue ; mais ne me parlez pas ainsi… laissez-moi.