— Ah ! que tu es vieux jeu, mon pauvre Pataud !

Il fut un peu ému, un peu blessé de ces paroles, mais ne protesta pas.

L’enchantement dans lequel il vivait depuis quelques semaines allait donc cesser ! Hélas ! de toute façon il fallait rentrer dans la vie, rompre l’exquise douceur de ce tête-à-tête. Il songeait avec une vraie tristesse au moment où il serait contraint de reprendre une existence qui le séparerait tant d’heures par jour de sa chère femme ; il avait été presque éperdu de bonheur lorsque spontanément Marguerite lui avait exprimé le même regret.

— Vrai ? C’est vrai, ce que tu dis ? avait-il demandé.

— Comment ! si c’est vrai !

Jamais il n’avait été plus fier. Elle l’aimerait, elle finirait donc par l’aimer d’amour ! Aussi, perdre une seule de ces journées bénies où ils étaient tous deux entièrement à eux-mêmes lui parut cruel, et le matin fixé pour leur expédition, il se montra non pas de mauvaise humeur, ce qui n’était pas dans son caractère, mais d’une réserve plutôt triste qui irrita Marguerite : elle avait la fringale de se distraire, elle était mécontente que Roger ne fût pas à l’unisson, et, involontairement, d’autres souvenirs surgissaient à son esprit… l’enjouement, l’ardeur d’Albert dès qu’il était question de la moindre partie.

Cependant ils firent route agréablement ; le temps était tellement divin, le paysage si enchanteur qu’à moins d’une douleur réelle il était impossible de se soustraire à une influence aussi joyeuse, et Roger, contemplant, en face de lui, Marguerite, élégante, le visage animé, les yeux vifs, souriait tendrement, avide de rencontrer le regard de ces yeux aimés.

— Eh bien ? lui dit-elle comme ils arrivaient. Tu te réveilles, cela me fait plaisir.

Roger résolut d’être de bonne humeur pour la contenter.

Ils déjeunèrent comme des amoureux ; elle déjà toute égayée par le mouvement autour d’elle, par l’atmosphère spéciale, par ce remous humain si chargé d’électricité. Elle regardait avec curiosité ces hommes et ces femmes qui allaient et venaient ; beaucoup avaient l’air de couples d’amants, ce qui l’intéressait. Les visages et les attitudes étaient différents de ce qu’on rencontre ailleurs ; tous les yeux étincelaient d’un désir caché : désir d’amour ou désir d’argent.