Elle se tut ; il n’insista pas. L’un et l’autre avaient pris un journal.
Au bout d’un moment, Lesquen dit :
— Je vais faire un tour et fumer un cigare avant de dormir. Si tu veux suivre mon conseil tu te coucheras ; tu es lasse.
— Oui, je suis très lasse, tu as raison.
Il sortit et elle se mit au lit.
La grande chambre contenait deux lits jumeaux, chacun rangé contre le mur, séparés par la porte d’entrée qui formait le milieu de la pièce. Seule dans son lit étroit, les rideaux de mousseline abaissés, elle éprouvait le sentiment d’être à elle-même, et, ce soir-là, toute autre organisation lui eût été odieuse.
Quand son mari rentra, au bout d’une demi-heure, elle feignit de dormir ; il la regarda, demeura un instant attentif à son chevet, puis, en soupirant, éteignit les lumières.
Mais ni l’un ni l’autre des époux ne put dormir. Le docteur comprenait l’urgence pour lui de rentrer à Paris, de reprendre sa clientèle. Il avait mis toute autre considération de côté pour emmener Marguerite, maintenant, même pour elle, le retour s’imposait. Le changement de scène et de milieu avait évidemment usé son effet ; il est impossible, au moral comme au matériel, de soutenir la vie par des expédients. Il fallait arriver à la sécurité dans l’existence normale ; le séjour à Cannes n’aurait pas été inutile : Roger avait conscience d’être arrivé à forcer certains arcanes du cœur de sa femme ; la familiarité entre eux était devenue plus conjugale, moins celle de la parenté ; ils avaient connu des heures vraiment heureuses : c’était beaucoup.
Que Marguerite eût été mariée, que son premier mari fût vivant, qu’elle pût rencontrer madame Ledru, c’étaient là des faits qu’il n’avait pas le pouvoir d’anéantir par l’oubli volontaire, par la ténacité de n’y jamais faire allusion. Il lui paraissait monstrueux que Marguerite ne pût être heureuse parce que d’autres avaient eu à son égard des torts cruels, et que les fautes de ces êtres fussent l’obstacle permanent à son bonheur à lui. Que pouvait-il faire ? Ni la persuasion ni la violence n’aboutiraient. Une seule résolution intangible demeurait dans le cœur du mari dévoué : il garderait Marguerite, la maintiendrait, de gré ou de force, dans l’oasis où la vie pouvait lui être bonne. Maxime, de plus en plus, prendrait place dans le cœur, dans la vie de sa mère. Et puis rien ne dure toujours ; ce tourment du passé, ce regret peut-être, ne seraient pas sans s’amortir ; peu à peu la vie réelle l’envelopperait, peu à peu les images iraient s’effaçant, peu à peu elle oublierait.
Oui, le bienfaisant oubli était au bout de tout ; il s’agissait seulement d’avoir la patience d’y arriver. A quoi songeait-elle en ce moment dans le silence de la chambre close ? Il perçut deux ou trois soupirs tristes et comprit que sa femme non plus ne dormait pas. Oh ! si elle pouvait l’appeler ! Il écoutait, anxieux ; pour ne pas révéler son insomnie, Marguerite s’efforçait de demeurer immobile. Elle aussi pensait… Bientôt, ils allaient rentrer à Paris, et comment ferait-elle pour éviter Albert ? Si elle revoyait son visage triste et implorant, que deviendrait-elle ? L’idée qu’elle était toujours sa femme, que le sacrement religieux qui les avait unis demeurait sans atteinte, la poursuivait. La révolte d’un moment l’avait éloignée des pratiques religieuses ; elle en avait voulu à Dieu de ses souffrances imméritées, mais tous les jours augmentait son regret de ce que son mariage avec Roger n’eût pas été béni à l’église ; la conviction pénible que madame Ledru le savait lui fit monter une rougeur brûlante au visage : « Qu’a-t-elle dû penser ? Elle doit croire que je lui ressemble. »