D’abord, pour se placer au point de vue véritable, il faut se souvenir que l’état de la société reposait, il y a seulement trente-cinq ans, sur les bases séculaires, et que l’aumône était une des pierres fondamentales de l’organisation sociale. Dans ce pays où les couvents étaient riches et nombreux, se distribuait chaque jour un nombre incalculable d’aliments gratuits: pas de couvent où, sur l’heure de midi, le pauvre se vît refuser une soupe. Lorsqu’en Angleterre, au XVIᵉ siècle, Henri VIII confisqua les biens ecclésiastiques et détruisit les monastères, le premier résultat tangible de cette spoliation fut une augmentation immense de la classe des mendiants; et il fallut une législation, barbare dans son esprit, cruelle dans son application, pour réduire ceux que l’Église avait maternellement et efficacement tenus en bride. Il n’est pas du tout prouvé que la confiscation des biens ecclésiastiques ne doive pas avoir pour l’Italie des conséquences pernicieuses; seulement en Angleterre l’esprit de l’Église fut étouffé; ici il demeure, et la loi est tournée de cent façons. Le soin des pauvres a été l’œuvre capitale de l’Église, et son ingéniosité pour parer aux nécessités humaines, en alléger les souffrances, a été infinie, de sorte qu’aujourd’hui encore, si récemment arraché à la protection religieuse, le prolétaire n’a pas acquis ce levain de haine profonde contre les classes aisées qui existe ailleurs. Parcourir ici les quartiers les plus pauvres est une tâche qui attriste, mais ne désespère pas.
Voici une maison occupée par des gens besogneux; celui qui me guide a l’habitude de les secourir; il frappe à la porte, on se met aux fenêtres, et à sa vue tous les visages s’éclairent; une femme descend ouvrir. Elle est jeune, arrivée au dernier terme de la grossesse, et dit sa misère, qui est grande, avec une sorte de bonne humeur. On monte l’escalier de pierre étroit, mais aéré et clair; en haut sont deux chambres, occupées par plusieurs familles; il y a un tas d’enfants grouillants, et six ou huit personnes dans la première pièce qui a une cheminée, autour de laquelle, sur des bancs de bois, tous sont groupés; pour meubles, des tréteaux, sur lesquels on étend des sacs: ce sont les lits. Les femmes sont mieux tenues, coiffées plus convenablement qu’on ne l’imaginerait; presque aucune n’est débraillée.
La misère de tous ces pauvres gens est réelle, et tous sont secourus plus ou moins par la Congregazione di Carità qui a fondu en elle-même plusieurs œuvres anciennes, et a perdu son caractère religieux pour n’être plus que purement secourable. On entoure le représentant de la «Congregazione»; on lui parle abondamment, explicitement; les femmes avec une certaine gaieté; aucun des visages n’est haineux, aucun ne porte les horribles stigmates de la misère à l’état héréditaire et chronique. C’est qu’il faut si peu de chose pour faire vivre et secourir ces êtres!
La maison dont je parle est occupée au rez-de-chaussée par une cuisine, où viennent s’approvisionner les gens les plus pauvres. J’étonnerai sans doute, en disant que cette cuisine populaire, dans une rue basse, n’est nullement répugnante. Une quantité de choux très beaux, une masse épaisse de polenta dorée, toute prête, forment le fond le plus substantiel; un demi-chou cuit coûte un demi-sou, un autre demi-sou procurera une portion de polenta, ou une soupe faite de l’eau dans laquelle ont cuit les tripes; avec cela et un morceau de pain, un homme se trouve nourri; et le peu qu’il faut pour se procurer cette nourriture sommaire est à la portée du plus paresseux. Il y a un tas de petits métiers, qui ne paraissent guère de nature à faire vivre leur homme, et qui cependant, dans ces conditions, y arrivent: ce sont, par exemple, les balayeurs de magasins; tous les matins, nombre d’hommes gagnent ainsi un sou. De plus, presque tous les magasins font à jour fixe l’aumône; trois, quatre sous sont récoltés de cette façon avec une quasi certitude, et suffisent. D’un autre côté, l’alcool n’exerce pas encore ses effroyables ravages sur ce peuple, qui peut donc mieux supporter la pauvreté.
Dans ces rues populeuses, les femmes sont presque toutes dehors; la plupart ont des vêtements de couleurs très claires; elles reçoivent l’aumône avec une certaine affection, et un Dio glielo renda, qui, du reste, ne les empêchera nullement de blasphémer la minute d’après. Comme une distribution imprudente de sous nous a fait en un instant être entourés d’une façon un peu oppressante par une masse criarde de femmes et d’enfants, une commère plus avisée ôte son zoccolo[D] de bois et, avec quelques taloches bien senties, parvient à nous faire ouvrir un passage; tout se passe avec bonne humeur et des façons qui, chez les femmes, n’ont rien de grossier. Une belle fille jeune et alerte, qui du reste est une honnête ouvrière, confesse avec une sorte d’ingénuité attirante, qu’elle n’a pas même de quoi s’acheter «sa chemise de noce». Elle dit cela sans l’ombre d’indécence ou d’arrière-pensée, et reçoit en riant le billet de cinq francs qui lui rendra l’acquisition possible.
Dans cette classe, le «sacrement», c’est-à-dire le mariage, est le grand objectif des filles; l’immoralité n’y est pas à l’état habituel. Ceux qui les connaissent le mieux leur rendent ce témoignage, qui n’a, bien entendu, que sa valeur relative; car, au XIVᵉ siècle, Florence, avant toute autre ville d’Europe, possédait déjà son hôpital des enfants trouvés, qui existe encore aujourd’hui. Le nom qui lui a été donné, les Innocenti, est un indice de l’esprit dans lequel il a été fondé. Les lois de la société d’alors étaient humaines et pitoyables aux enfants naturels. Sans faire partie de la famille ils étaient pourtant légalement admis à une part relativement importante de l’héritage paternel, et la légitimation subséquente pouvait les placer sur un pied identique.
Rien de plus exquis que cette façade des «Innocents» sur laquelle en des médaillons au fond azur, de petites créatures, enveloppées dans des langes, sont représentées en des attitudes diverses. Elles sont emmaillotées, comme on les emmaillote actuellement, avec ces longues fascie qui se déroulent à l’infini, et sur lesquelles souvent sont tissées des paroles de tendresse: Amore, mia Gioia. Aujourd’hui encore, cet hôpital des Innocents est tout inspiré d’une maternelle pitié. Au Foundling Hospital de Londres, il faut venir faire une demande d’admission pendant la grossesse; nos lois françaises ne respectent plus le secret de la mère; ici, la sage-femme, ou quiconque apporte «la créature» à l’hôpital, n’a qu’à déclarer l’heure et le jour de la naissance, dire que la mère n’est pas mariée et ne consent pas à être nommée; c’est assez: l’enfant est admis, on lui passe au cou la petite chaîne en laine tressée brune, très douce, à laquelle est suspendue une médaille d’argent, et il a sa place dans un des berceaux.
Attenant à l’hôpital, est la Maternité; une porte pourvue d’un guichet les met en communication, et il suffit de l’appel de la cloche pour que la créature qui vient de naître soit remise aux religieuses. En même temps, les femmes mariées qui ne peuvent, pour une raison quelconque, nourrir leur enfant ont le droit de le porter aux Innocents, où on le garde pendant un an; seule la petite médaille qu’on lui suspend au cou, et qui est dorée, indique qu’il appartient à une autre catégorie.
A l’heure actuelle, l’hôpital des Innocents reçoit environ mille enfants par an, et, pour toute la Toscane, il a la garde de six mille. L’ordre, le soin, la plus délicate propreté règnent partout; les cornettes blanches des sœurs de charité flottent dans les grandes salles, et il y a même des sœurs françaises, car on les aime ici et on les appelle. Le dortoir des petits, qui attendent la nourrice qui doit les emporter, fait penser à une nef d’église, par sa hauteur et sa largeur; les berceaux ont une forme particulière: en fer, carrés de la base, ils sont munis d’arceaux sur lesquels on jette un grand linge blanc pour protéger les enfants qui dorment, deux, quelquefois trois dans le même berceau. L’infirmerie est pourvue de tout ce que les théories modernes demandent de mesures préservatrices à l’antisepsie. Pour les maladies infectieuses, funestes et horribles héritages, on a trouvé un moyen ingénieux de conserver à la supérieure la surveillance du personnel spécial, sans danger de contaminer les autres enfants. Dans le mur mitoyen qui sépare les deux infirmeries, de loin en loin, une petite lucarne ronde vitrée établit la communication.
Sur mille enfants qui entrent chaque année, il en meurt environ deux cents; cent cinquante sont reconnus; deux cent cinquante, qui sont la proportion des légitimes, retournent à leurs parents; le contingent demeurant, environ quatre cents enfants, est placé en nourrice, et plus tard chez des paysans. Tout se confectionne dans l’hôpital même; des filles y reviennent et apprennent les différents métiers nécessaires; quand elles y sont demeurées pendant deux ans, on leur donne un trousseau de cent francs et deux cent trente-cinq francs en argent. Chaque année, le jour de la Saint-Jean, cinq cents jeunes filles sont dotées sur une rente de soixante mille francs affectée à cette intention par d’anciens bienfaiteurs. Les noms des aspirantes sont mis dans une roue, et le sort décide les élues.