L’air de netteté, de propreté est général. Les boutiques de pain et de pâtes par exemple, sont de l’aspect le plus engageant; dans de larges faïences, sorte de plats creux ovales, sont entassées les pâtes; d’autres s’élèvent en pyramides, délicatement, légèrement, avec une espèce de coquetterie primitive et enfantine, mais charmante. Les fruitiers, dans leurs boutiques ouvertes, réussissent des étalages d’un goût surprenant; tout se ramasse autour de l’embrasure en de gracieux enchevêtrements; les légumes aux couleurs diverses, les fruits accrochés et suspendus en grappes, s’étagent et se nuancent avec un art vraiment savant; à l’intérieur sont rangées, dans un ordre de bonne ménagère, les conserves, les boîtes de raisins et de figues blanches, toutes les semences fines et sèches qui se mangent ici. Ce sont les commerces les plus simples, qui se distinguent par cette sorte d’élégance archaïque d’arrangement; il se fait avec le bois blanc, les balais et les sacs de chanvre pour les olives, des étalages attrayants; tout cela a un air de solidité et de bonne qualité; il est resté quelque chose des traditions d’honnêteté scrupuleuse que les notaires des Arti savaient rendre obligatoires.

Ces anciennes boutiques étaient admirablement ménagées pour, en cas d’alarme, être hermétiquement fermées, et elles ont gardé une apparence de sécurité très grande. Descendant dernièrement, le soir, une de ces rues, qui ne contient que des boutiques vieux genre,—la rue elle-même, garnie d’immenses palais, n’étant éclairée que faiblement,—j’avais néanmoins l’impression que la rue ainsi close et réservée présente autant de sécurité, si ce n’est plus, que nos étourdissantes artères modernes.

C’est un plaisir et un amusement que de voir les artisans paisiblement occupés à leur métier, le cordonnier tirant son alêne, le menuisier rabotant et sciant le bois, le doreur trempant son pinceau. Ils étaient à l’œuvre, lorsque Dante Alighieri parcourait les rues de Florence, et y remarquait le vieux tailleur auquel il fait allusion, enfilant avec peine son aiguille:

E si ver noi aguzzavan le ciglia
Come vecchio sartor fa nella cruna[B].

Il est singulier d’observer que la décadence très réelle et trop visible du goût paraît ne pas avoir atteint le bas peuple. Les petites charrettes ambulantes qui parcourent Florence et stationnent dans certaines rues sont vraiment étonnantes d’agencement gracieux. J’en ai vu une qui ne contenait pour toutes marchandises, étalées sur un fond blanc, que des veilleuses, des bobines, des paquets d’aiguilles et des crayons; avec ces riens on avait fait quelque chose de coquet, qui donnait envie d’achalander le marchand, homme à l’air grave, bien enveloppé dans un vaste manteau. Un autre, avait groupé un assortiment de vieilles ferrailles, de pelles, de bouts de chaîne, avec une habileté et un art tout à fait ingénieux. Dans une charrette voisine, un fonds de revendeur, défroques de toutes sortes, payait de mine. Faute de mieux, une vieille ombrelle renversée servira d’évent. Il paraît vraiment qu’une des caractéristiques de cette race qui fut si laborieuse, est de faire quelque chose de peu.

Il est une classe de «boutiques» qui représentent, pour le peuple et pour tous, l’imprévu fortuné, dans lequel plus ou moins chacun espère. Les boutiques du Lotto, c’est-à-dire de la loterie, sont une institution officielle, et les petits coupons de papier portant les numéros se débitent sous la sauvegarde des portraits royaux, qui s’étalent sur les murs de ces officines comme sur ceux de tous les bureaux de l’État. La loterie est entrée profondément dans les mœurs; avec la sobriété naturelle à la race, elle contribue, je crois, à enrayer les efforts qui pourraient amener un état de choses plus prospère. Pour qui se contente de si peu, et qui, chaque semaine, moyennant la mise de quelques centimes, espère un coup de la fortune, le travail soutenu, régulier, n’est plus qu’un pis aller. C’est sur le petit peuple que le Lotto exerce toute son influence débilitante, car on n’imagine pas combien est grand sur lui le prestige de cette rangée de cinq numéros qui, aux portes des boutiques du Lotto, se renouvellent chaque samedi. Il y a quelque chose de tragique dans ce fait que tant de pauvres êtres, déjà si mal partagés, inutilement, semaine après semaine, mois après mois, année après année, ne se lassent pas de porter une parcelle de leur nécessaire dans le vain espoir d’un gain problématique. Le Lotto devient pour une foule de pauvres gens une préoccupation absorbante, tout s’y rapporte, et, comme dit Giusti:

«S’il passe une bière, on s’informe à qui mieux mieux de ce qui regarde le mort. O pieuses gens! un peuple de sceptiques ne pleure pas les malheurs, mais joue ses pièces sur les coups apoplectiques.»

Quoi qu’il arrive, en effet, la pensée du peuple se tourne toujours vers le Lotto, et la première combinaison qui surgit à l’esprit dans les catastrophes privées ou publiques, est celle de l’Ambo ou du Terno. Rien de plus navrant que de voir le samedi soir cette petite foule honteuse, avide de connaître les numéros sortis; on lit sur les visages un tel désappointement! Des vieux pitoyables s’en vont, l’air si triste! Des femmes s’en retournent, la mine accablée, et tous laissent là quelque chose de leur ressort et de leur vitalité.

«Ah! vive la loi qui maintient le Lotto, et qui donne du foin aux ânes avec le livre des songes!» écrit le même Giusti.

Il est impossible d’avoir vécu dans une ville italienne sans avoir été frappé du nombre extraordinaire d’hommes appartenant à la classe inférieure, qui paraissent n’avoir d’autre occupation que de rester appuyés aux parapets des quais, ou de flâner sur les places. Ils demeurent là des heures entières, mettant en action le proverbe qui dit: Non è più bel mestiere che non aver pensieri[C]. Ces gens-là ont évidemment réduit les besoins de la vie à un minimum qui leur permet cette oisiveté qui leur est chère. Il est hors de doute que dans un pays comme la Toscane, avec des conditions matérielles d’existence encore si extraordinairement faciles, le paupérisme ne prendra jamais l’aspect formidable qu’il revêt ailleurs. Florence a été, dans le passé, mère et instigatrice de toutes les institutions que nous croyons les plus modernes; aussi la classe nécessiteuse y diffère par des traits essentiels de notre prolétariat du Nord.