(La vérité est la fille unique du temps.)
Cette race toscane est très particulièrement une race de plein air. Qu’on prenne ses œuvres d’art ou sa littérature, toujours on s’aperçoit qu’un instinct dominateur l’appelle dehors. C’est une obsession de ce ciel rayonnant, de ces collines aux nuances tendres, de cette atmosphère enfin, toute de joie et d’amour. Voyez les tableaux des primitifs: il n’est pas une annonciation, pas une adoration, pas une vierge doucement maternelle qui d’une façon quelconque ne soit enveloppée d’un pan de paysages; à travers une de ces arcades exquises qu’ils affectionnent, toujours apparaissent la campagne heureuse, le fleuve paisible, les mûriers verdoyants.
La vie d’intérieur n’est qu’un accessoire; l’action, le rêve sont toujours au dehors. Si, sur la fresque de la chapelle de son palais, Côme le Vieux, avec son visage grave tout plein de concupiscence, est représenté suivi des siens et précédé de son petit-fils Laurent le Magnifique, semblable dans sa bonne grâce juvénile et fière à notre Roi-Soleil, ce sera sur une route fleurie, au milieu d’une campagne vivante et cultivée. Si, comme au Campo Santo de Pise, nous voyons de belles dames et de jeunes seigneurs occupés à jouer de la viole et à deviser d’amour, ils s’ébattront dans un jardin merveilleux. Boccace mènera, sur la colline de Fiesole, l’aimable compagnie d’amies et d’amis qui se sont réunis pour oublier les tristesses humaines et au milieu du parfum des orangers et des jasmins, de la fraîcheur des eaux vives, de l’ombrage des treilles épaisses, ils se croiront en sûreté contre le fléau qui dévaste Florence. C’est dans un jardin aussi, c’est sous des portiques, qu’ont devisé les platoniciens, amis de Laurent le Magnifique; c’est dans des cours de cloîtres, au pied des rosiers grimpants, que les âmes les plus austères ont médité et prié. C’est dans la rue, sur les places, qu’en toute occasion le peuple s’est répandu. C’est là qu’aujourd’hui encore il affectionne vivre. La vie privée, la vie commerciale, la vie religieuse se manifestent toutes, plus ou moins, au dehors.
La communion de cette race avec le sol qui la porte et le ciel qui l’abrite a toujours été intime et réelle. L’être humain goûte ici sans effort, et par le seul fait de l’air qu’il respire, une surabondance de vie; en jouir apparaît encore à beaucoup une occupation pleinement suffisante. Pour se rendre compte de ce qu’a été et de ce qu’est encore ce peuple, il faut avoir éprouvé la griserie subtile qui émane de cette terre, et du contraste singulier d’un ciel bleu, d’un soleil ardent et d’un vent glacial. Puis, il y a l’incomparable et ardente douceur des belles journées si fréquentes, la clarté des nuits rayonnantes d’étoiles, la beauté d’une lumière qui baigne et transforme tout. Et ainsi, non le palais, non la maison, mais la cité, mais la villa ont été la passion de ce peuple.
Les rues ici ont un cachet tout particulier, et participent à un degré inusité à la vie morale. Pour moi, je suis très frappé de l’espèce de dignité des rues. Cette physionomie ne se conservera plus longtemps sans doute, il faut la noter avant qu’elle disparaisse et que la vulgarité moderne ait tout envahi.
Les anciennes communes, dans leur discernement profond des conditions nécessaires à la prospérité et au bien-être d’un peuple, avaient sagement réglé toutes choses, parce que toutes choses sont importantes, et ce caractère si humain et si attirant des vieilles rues est dû en partie à la législation qui demandait compte au citoyen des raisons qu’il avait de changer le lieu de son domicile. Il ne fallait pas qu’une partie de la ville contînt trop de palais pendant qu’une autre en serait privée; de là cette magnifique harmonie: à côté du palais était la bottega, et la bottega veut dire aussi l’atelier de l’artiste.
Quand, dans une de ces rues étroites et commerçantes, entre deux rangées de maisons épaisses et hautes, surplombées de toits qui avancent, on examine les boutiques qui la garnissent, la première chose à remarquer est l’absence complète de fracas, de réclame; rien qui soit de nature à attirer les acheteurs. L’ancienne dignité des Arti a laissé sa trace, et le commerce compris de cette façon fait penser que M. Jourdain avait raison, lorsqu’il comparait ses transactions avec ses clients à un échange de bons procédés.
Il faut bien s’imaginer que la Déclaration des Droits de l’homme, qui est pour nous une nouveauté relative, avait ici trouvé son expression clairement formulée dès le XIIIᵉ siècle. Un des statuts de la république disait expressément que «la liberté est un droit imprescriptible de la nature». Ces gens sont donc majeurs depuis fort longtemps, et ne songent pas à faire le bruit et l’embarras du fils de famille fraîchement émancipé. Je ne saurais dire combien je trouve à ces boutiques florentines quelque chose d’inusité et de séduisant; surtout dans les rues les plus retirées, et aux heures du soir, faiblement et suffisamment éclairées, elles ont un air de paix et de prospérité tranquille très remarquable.
Beaucoup de ces boutiques sont encore sans devanture fermée, occupant un rez-de-chaussée voûté et très élevé; celles des étoffes font penser au temps où l’arte della lana était la richesse et la splendeur de la ville, tant elles ont conservé encore l’aspect sérieux et pratique: des objets de nécessité usuelle sont là pour être vendus; la commodité de les voir est mise à la portée du passant, mais c’est tout. Les marchands sont des personnages très dignes et calmes, et qui paraissent plutôt indifférents à la circonstance de vendre ou de ne pas vendre. J’en regardais un, l’autre jour, appuyé sur une planchette mouvante faisant comptoir et fermeture sur la rue; il examinait là son grand livre: c’est exactement le spectacle que nous voyons reproduit sur les vieilles estampes.
Voici une pharmacie, de fondation très ancienne: elle répond fort bien à l’idée que l’on se peut former de ces Speziali, gros bonnets de l’Arte Maggiore qui faisaient à grands frais venir les drogues et les épices de l’Orient. Rien au dehors que des vitres dépolies; à l’intérieur tout est peint en blanc, relevé de dorures; des faïences de formes diverses, aux nuances charmantes, contiennent les poudres et les herbes; des fiaschi élancés, légers et élégants, sont remplis de liquides et rangés ensemble dans une armoire vitrée. Au mur du fond, un petit tableau de sainteté avec sa lampe votive qui brûle; sur le comptoir, un Hermès en bronze doré, le pétase à ailes éployées sur la tête, préside comme dieu de la médecine; par une porte ouverte on aperçoit le laboratoire, peint en blanc aussi, avec le lavabo de marbre attenant au puits, qu’on trouve également dans toutes les sacristies.