Cet antagonisme presque inconscient entre le passé et le présent est un des traits de l’état actuel de l’Italie; on se l’explique mieux en se rappelant que nombre de ceux qui, par leur tradition de famille, sont les soutiens de l’état moral ancien, ont contribué grandement à l’avènement du nouvel état de choses. Ainsi le père et le grand-père du comte V..., alliés l’un et l’autre aux plus grands noms toscans et vénitiens, ont été des carbonari actifs, membres de la giovane Italia, amis dévoués de Mazzini. Ces hommes qui, par certains côtés, étaient imbus de la tradition d’un passé qui était leur gloire et leur raison d’être, pour avancer la cause d’une Italie libre, affranchie de l’étranger, s’alliaient à leurs ennemis naturels. Ceux auxquels je fais allusion ont aliéné des terres, vendu des joyaux pour servir leur cause. Arrêtés par le gouvernement du grand-duc de Toscane, ils ont vu leurs biens confisqués, ont été emprisonnés et déportés. Mazzini, écrivant au dernier comte pour lui demander encore de l’argent pour la cause, lui dit: «Vends V...» et il nomme la terre principale de la famille. «Non, répond le comte; tout mais pas cette terre, car j’y ai mes morts!» et cela lui paraît définitif. C’est qu’en même temps que de pareils hommes conspiraient avec Mazzini, ils demeuraient eux-mêmes religieux sans être cléricaux, et, aujourd’hui, leurs descendants qui, au point de vue libéral, ont plutôt rétrogradé, sont cependant dans leurs relations avec le clergé tout à fait différents de ce que sont en France les représentants des anciennes familles.
Dans ce beau domaine toscan que j’ai pris pour modèle, il y a autour de la villa non seulement la fattoria et ses dépendances, mais aux côtés de la grille d’entrée et la flanquant, s’élèvent d’une part la chapelle, de l’autre les dépendances contenant l’habitation du chapelain: de jolies pièces claires de curé de campagne, avec un petit jardin pour lire le bréviaire. Ce chapelain occupe dans la hiérarchie domestique un rôle à part; il n’est, en vérité, que le serviteur spirituel, respecté, mais tenu à distance, commensal journalier, mais à peu près aux mêmes conditions que le précepteur, et dans une maison où chacun dit son Benedicite, le chapelain n’est jamais appelé à le prononcer, et ne parle que lorsqu’on lui adresse la parole. Ses fonctions consistent non seulement à célébrer la messe dans la chapelle privée, mais à s’occuper du bien spirituel de tous les dépendants de la propriété. Il fait le catéchisme aux enfants, à ceux du maître et à ceux des métayers, visite les malades et les pauvres, etc.; sauf des événements spéciaux, il est là pour la vie. Il reçoit en espèces cinq ou six cents francs par an, beaucoup de tributs en nature et la table quand la famille habite. Chaque propriété a ainsi son chapelain local, car il y en a un également pour la chapelle du palais en ville, et un pour chaque campagne. Les héritages sont presque tous grevés de bénéfices ecclésiastiques, et les familles continuent à remplir les anciennes conventions. Telle famille, par exemple, devra l’entretien à vingt-huit ou trente prêtres, et quoique la loi actuelle ignore ces droits séculaires, les propriétaires de ces terres demeurent en grand nombre fidèles à ces charges volontaires.
La petite chapelle de V... a été construite au XVIᵉ siècle, et, sur le mur extérieur, en vieux caractères, est gravé le nom du fondateur; la porte principale s’ouvre sur la route, et l’intérieur, avec ses bancs tout simples, a l’aspect d’une église de campagne.
La partie réservée à la famille est située derrière l’autel, comme le chœur des religieux; des rideaux l’enclosent de chaque côté, et les maîtres ne peuvent être vus. L’arrangement est demeuré tel qu’il était il y a trois cents ans; adossé au fond arrondi de l’abside, au-dessous d’un tableau noirci représentant saint Pierre, patron du fondateur, se trouve en pourtour un large banc de bois bruni, devant lequel est un agenouilloir circulaire, bas, sans appui, sauf au milieu où il y a une sorte de prie-Dieu double, placé un peu en avant, juste en face de la porte basse qui, partant sous l’autel, mène au caveau mortuaire; cette place est celle des chefs de famille, que deux cierges minces placés sur le rebord du prie-Dieu éclairent, car il n’y a aucune fenêtre. Les enfants et les serviteurs privilégiés, les aînés plus proches des parents, se rangent dans le cercle. Une fois par semaine, à perpétuité, se célèbre une messe dite «messe des pauvres», en l’honneur des membres défunts de la famille. Ils viennent là, les vieux et vieilles, quelquefois de très loin, nombreux, surtout les jours de pluie ou de froid; ils écoutent la messe, puis sortent attendre l’aumône qu’en mémoire des morts on leur distribue.
Mais remarquez que, dans cet arrangement, ce sont eux encore qui ont le rôle généreux, puisque leur présence est censée se transformer en bien pour les âmes de ceux qui ne sont plus, c’est la communion des saints, qui est le principe égalitaire par excellence. Ces pauvres des campagnes toscanes ont conservé le caractère primitif du pauvre, qui n’allait pas sans une certaine gaieté; ils ne sont ni haineux ni grossiers, ils ont toujours en guise de remerciement une bénédiction nouvelle: «Vous trouverez cette aumône inscrite sur la porte du paradis,» dit une vieille à une jeune femme qui lui fait la charité. Une autre: «Dieu vous a vue, cette aumône est fleurie.» Une autre promet à une femme d’âge de dire pour elle le Dies iræ; car ils les connaissent, ces cris magnifiques sortis de l’âme angoissée de l’humanité, penchée sur le gouffre de la mort!... Dans une campagne où, selon la coutume, on fait l’aumône à jour fixe, les pauvres avaient pour habitude de se présenter à une certaine porte; avis leur est donné que la semaine suivante ils devront se réunir ailleurs. Au jour dit, un mendiant, non averti, arrive à la porte accoutumée, veut frapper, mais le marteau avait été arrêté. Le soir on trouve écrit à la craie sur cette porte: Picchiate e vi sarà aperto: ma se inchiodate il martello? (Frappez et il vous sera ouvert: mais si vous arrêtez le marteau?) Ce peuple toscan, dans toutes les classes, est doué d’une finesse charmante, il prend la vie avec une sagesse de philosophe. La povertà è il più leggiero di tutti i mali, la pauvreté est le plus léger de tous les maux, dit un de ses proverbes; et cherchant le côté pratique ajoute: La povertà mantiene la carità, la pauvreté entretient la charité.
Je crois qu’une des erreurs et des tristesses de notre temps est le peu de cas qu’on fait des simples d’esprit. On dirait que l’homme ignorant n’a plus sa place nulle part, et ce privilège (car, à mon avis, dans notre monde troublé c’est un privilège que l’ignorance) n’attire que dédain. Le bon sens toscan dit: Un buon naturale val più di quante lettere sono al mondo. (Un bon naturel vaut mieux que toutes les lettres qui sont au monde.) Pour moi, un des charmes de ce pays est précisément que l’homme simple existe encore. Il y a dans toutes les classes beaucoup plus de spontanéité, une conformité plus grande aux instincts naturels, un dédain de la pose et de tout ce qui embarrasse inutilement la vie; cela prouve, il me semble, non une infériorité, mais un sens plus affiné. Je ne saurais imaginer que le niveau de civilisation d’une race ou d’un peuple puisse s’estimer au degré de confort dont il s’entoure; le plus avancé devenant celui qui est pourvu de plus de commodités. A mon sens cependant il n’y a aucune relation entre ces deux circonstances, la civilisation me paraissant un phénomène d’ordre moral auquel la facilité de faire bouillir de l’eau rapidement ou celle de se passer d’escalier n’a rien à voir.
Nulle part presque, la vie n’a été plus forte, plus ardente, et en même temps plus douce que dans ces vieilles villes ceintes de leurs murs et de leurs tours, et ces villas exquises, oasis de liberté et de repos. Il y avait place et abri et pour le riche et pour le pauvre, que notre organisation moderne tend toujours plus à éliminer comme facteur social. Et de tout ce passé il reste encore quelque chose.
II
LA VIE A FLORENCE
La verità fu sola figliula del tempo.
LEONARDO DA VINCI