La noblesse toscane d’aujourd’hui est formée principalement de «patriciens», c’est-à-dire descendants de la noblesse de ville, toute différente de l’ancienne noblesse féodale, qui a été détruite en partie par la force des lois hostiles. Ces familles de patriciens ont une origine quasi démocratique: ainsi celle qui a donné des reines à la France; et quelques-unes retiennent encore actuellement comme surnom la dénomination de l’arte (corporation) auquel un membre principal a appartenu dans les siècles passés.
Voici une villa dont les fondations portent la date de l’an 1000: à la voir, grande, carrée, de proportions nobles, conservant encore, pâlies mais non effacées, les traces de fresques délicates qui l’ornaient extérieurement, avec son toit dont les tuiles sont devenues couleur de roseau, sa loggia ouverte qui le surmonte et sert de colombier, sa couronne de chênes verts s’étendant comme de vastes parasols, ses cyprès sombres et flexibles, ses charmilles de lauriers, abritant des bustes antiques sur des colonnes de porphyre, ses perrons de marbre rose, elle paraît uniquement une habitation de luxe et d’agrément, tandis qu’au contraire elle est et a toujours été le centre d’une vie rurale, prospère et forte.
Dans le passé tumultueux, la sûreté des habitants avait été assurée par un souterrain qui, partant des caves, allait aboutir au loin, au delà de la route frayée, à une bourgade voisine; plus tard, les maîtres riches et magnifiques ont orné l’intérieur de la maison de peintures restées intactes; sur celle qui occupe la voûte du salon principal, l’un des anciens possesseurs s’est fait peindre assis au milieu des dieux de l’Olympe, festoyant autour d’une table semée de fleurs. La tête grise et fine, le torse nu, il regarde de là ses descendants, influençant encore sans doute, d’une façon occulte, leurs actes et leurs pensées, puisqu’ils vivent au milieu du cadre qu’il a créé et que leurs yeux s’arrêtent sur les mêmes objets qui s’offraient aux siens.
A proximité immédiate de la villa, la flanquant à droite et à gauche, sont deux pavillons: l’un, la fattoria, l’autre, le bâtiment où se concentrent les récoltes d’olive et se fabrique l’huile; ce voisinage fait que tous les ouvriers et la plus simple journalière passent continuellement devant la porte du maître et ont un accès familier au jardin orné, où chantent les fontaines et croissent les jasmins. Par les soirs d’automne, alors qu’au couchant le soleil s’abaisse magnifiquement dans une ombre violette et répand une lumière chaude sur toutes choses, on voit arriver la file des filles et des femmes qui ont depuis le matin travaillé à ramasser des olives. Gravissant la colline, on les aperçoit groupées aux pieds des arbres, chantant gaiement en chœur. Le soir, elles déferlent vives et actives, portant sur l’épaule gauche la corbeille marquée au chiffre et à la couronne du maître. Il y a là des femmes de tout âge, mais les très jeunes sont en majorité; la plupart sont tête nue, vêtues de couleurs claires, la taille libre et aisée; elles arrivent presque toutes en courant, afin d’entrer parmi les premières, et elles viennent une à une apporter leur récolte. Ces femmes et ces filles n’appartiennent pas aux poderi, mais aux villages environnants et à la classe la plus pauvre des paysans: cela n’enlève rien à leur aisance naturelle. Un mur bas, tout fleuri, entoure le parterre et borde le sentier par lequel elles passent; on les voit sans façon déposer leurs corbeilles sur la crête de ce mur, causer et rire; et elles sont à vingt pas des fenêtres de la villa. Le maître paraît, elles le saluent de la tête, familièrement; quelques vieilles lui parlent et se plaignent, sans que, habitué à ces choses, il y fasse attention. Mais voici que le signal est donné et qu’on procède à la réception: une aire basse et claire; par la porte étroite pénètre une femme à la fois; l’employé de la fattoria regarde d’abord le contenu de la corbeille, la secoue, puis le lui fait verser à terre jusqu’à la dernière olive; alors il en jauge la quantité et paie; il paie avec de la monnaie frappée par le propriétaire lui-même et portant son chiffre: deux pièces, trois ou quatre au plus; il faut en présenter douze à la fattoria pour recevoir en échange un fiasco d’huile qui se revendra trois francs ou trois francs cinquante, et ces femmes ont récolté tout le jour! Elles n’ont point l’air mécontentes de ce mince salaire et sortent silencieusement par une porte opposée; les jeunes repartent lestement, leurs zoccoli de bois frappant sur le sol, et on les voit redescendre vers le village, par groupes, riant et parlant haut.
C’est le moment de remarquer combien, dans cette race, l’épanouissement de la femme est complet de bonne heure, et combien aussi de bonne heure, sans se faner ni se flétrir, elle perd l’air enfantin de la première jeunesse, qui souvent, dans le Nord, se conserve longtemps après la maternité; ici, au contraire, ces femmes prennent très tôt un aspect autre, quelque chose de mûri et de grave, et surtout dans cette partie de la Toscane autour de Pise, où elles sont souvent belles d’une beauté majestueuse.
La plupart des patriciens toscans ont plusieurs domaines, et les faire fructifier ne va pas sans beaucoup de soins et de peines. Jusqu’à des temps récents, la propriété s’est conservée presque exclusivement dans la descendance mâle, les filles, selon l’ancienne loi toscane, n’héritant que d’un neuvième; la nouvelle loi italienne, tout en leur faisant une part plus large, réserve néanmoins au chef de famille une liberté assez considérable, puisque l’héritage légal des enfants ne porte que sur la moitié de la fortune; l’autre relève de la seule volonté du testateur qui, généralement, avantagera un fils représentant du nom et de la famille. La législation des vieilles républiques italiennes accentuait en toutes choses la supériorité du mâle; la femme n’avait droit, dans la succession paternelle, qu’à une part qui lui permît de vivre décemment; l’héritage réel devait rester dans les mains des hommes. Ce qui subsiste de ces lois disparues, c’est l’esprit qui les a inspirées, et, à l’heure actuelle, l’état des mœurs en Italie laisse encore à la femme un rôle subordonné, tout au moins dans la jeunesse; mais, par un phénomène réflexe de justice naturelle, c’est dans les pays où la femme est plus entièrement sous le joug, qu’arrivée à la vieillesse ou au veuvage, elle atteint une domination véritable; au contraire, en Angleterre et en Amérique, terres d’émancipation féminine, la femme âgée ne compte pas comme chef de famille.
Si, comme on l’a vu, la famille du métayer est régie par un code de lois transmises, la famille noble, bien plus encore, obéit de son côté à un ensemble de traditions imbues de tout ce que l’esprit de famille a eu d’étroit et d’inflexible, dans un pays où la solidarité familiale a été poussée à ses limites extrêmes, car, dans les siècles passés, le père pouvait être puni pour le fils, le maître pour le serviteur; quant à la responsabilité commerciale, elle remontait jusqu’au bisaïeul. Chaque famille formait donc une petite société dont les membres individuels étaient unis par une communauté toujours active et efficace; sans doute les choses furent souvent poussées à l’excès, mais il convient de ne pas juger un système d’après ses abus, car alors la liberté serait de tous les systèmes le plus irrémédiablement condamné! La famille, telle que l’Église l’avait créée, avec tout ce qu’elle comporte d’entraves et souvent d’oppression personnelle, demeure encore le monument de civilisation le plus complet qui ait réglé les rapports des créatures humaines entre elles. Dans toutes les institutions durables et héréditaires, il paraît bien que la première condition pour conserver leur vitalité est de les mettre pour ainsi dire au-dessus des «individus» et de leur infériorité éventuelle,—c’est ce que faisait l’ancienne éducation qui imprimait à l’individu certaines vérités propres à le rendre égal à la tâche qui lui était échue, et cela uniquement par suite de l’impulsion reçue.—Il est indubitable que tous les chefs de famille ne sont pas ce qu’ils devraient être, mais si, par la force des coutumes, l’ambiance qui les entoure est celle du respect, ils pourront néanmoins exercer l’influence qui leur incombe.
Dès qu’on observe attentivement ces familles d’ancienne noblesse, on découvre combien, sous des dehors de simplicité, se cache de dignité, de juste orgueil et même de véritable grandeur morale. La bonhomie apparente de l’Italien, son dédain du formalisme ont trompé souvent l’étranger sur le véritable état des choses et fait croire à une décadence morale qui n’existe pas. La circonstance qu’il y a très peu de mésalliances, que les unions rapprochent des personnes pénétrées des mêmes idées, l’absence de toute affectation contribuent à restreindre les manifestations extérieures de sentiments pourtant puissants et féconds. Prenons une famille type. Le chef, noble patricien, vit paisiblement sur ses terres, allant de l’une à l’autre, fort occupé de les améliorer, et, vraiment sans ostentation aucune, il jouit par le fait d’une petite souveraineté révélant le cas qui est fait, en réalité, des privilèges aristocratiques. Tout ceux qui l’entourent le respectent, et, par la force des choses, il se sent continuellement le maître et le premier; et cela sans avoir recours à aucun élément artificiel dans ses rapports avec les siens et avec ses dépendants. Les enfants occupent dans ces familles une place particulière; l’idée première, fortement inculquée, qui gouverne leurs relations vis-à-vis de leurs parents, est la grande distance qu’il y a entre eux. Ceci est la conception ancienne de la paternité, et celle qui a réglé pendant des siècles les relations avec les enfants. L’enfant, selon les idées traditionnelles, doit être élevé dans la plus extrême simplicité, de sorte qu’on se soucie médiocrement de son confort, et encore moins de ses amusements. Matin et soir, les enfants s’approchent pour baiser la main de leurs parents, et recevoir leur bénédiction; cela se fait tout naturellement, sans la moindre emphase. Ces enfants ne sont cependant pas relégués dans une nursery ou un school-room, comme en Angleterre, ou établis maîtres et tyrans comme en France; ils sont—au réel et au figuré—simplement placés au bout de la table, et on n’imagine pas quelle ingénuité au milieu d’une magnificence extérieure très grande, les enfants conservent à ce régime. Les petites filles, au lieu d’être changées en jouets délicieux, sont tenues soigneusement éloignées de toute idée de coquetterie, et, dans le but avoué de les enlaidir, il est d’usage, lorsqu’elles atteignent quatre ou cinq ans, de leur couper les cheveux courts. Très indubitablement ce genre d’éducation ne va pas sans une certaine dureté, mais la discipline est aux natures fortes ce que la charrue est à la terre: en les labourant, elle leur fait donner une moisson plus belle. Notre vie moderne s’accommode mal de cette organisation familiale qui maintient résolument la jeunesse au second plan; mais, pour le quart d’heure, dans certains milieux, elle existe encore en Italie.
Prenons une des maisons princières les plus illustres; quatre fils sont mariés; deux ont épousé des filles de grande naissance; deux se sont alliés avec des filles de banquiers. La famille est présidée et gouvernée despotiquement par la princesse douairière; à table, ses fils sont placés par rang de primogéniture, c’est-à-dire: près d’elle l’aîné ayant à son côté sa femme, puis leurs enfants; le second dans le même ordre, et ainsi de suite. Le matin, on avertit la princesse-mère du nombre d’invités, car chaque ménage convie librement ses amis, qui prennent place à côté de ceux dont ils sont les convives. Ni disputes, ni heurts, ni querelles; chacun a tellement sa place et son rôle que les choses marchent sans encombre.
Évidemment, si le divorce arrive à s’implanter, ces mœurs changeront, car elles dérivent d’un ensemble fondé sur l’indissolubilité du lien conjugal. Jusqu’ici, le mariage religieux seul a un véritable prestige, et après trente ans le mariage civil a peine encore à se faire accepter; il a généralement lieu après le mariage religieux, et très souvent les gens du peuple ne peuvent se décider à passer par le municipe; cet état de choses anciennes, à côté des lois nouvelles, produit parfois d’étranges anomalies. Ainsi une veuve, grande dame du reste, héritière d’un usufruit, à condition de ne pas se remarier, tourne la difficulté en se mariant seulement à l’église; les héritiers du premier mari ne peuvent l’attaquer devant la loi; en même temps, aux yeux du monde, sa situation est parfaitement régulière. Des officiers parfois, faute de la dot réglementaire, épousent religieusement la femme de leur choix, attendant de l’avenir les circonstances qui leur permettront de légaliser une union parfaitement respectée, sinon légitime au sens légal. Ces cas ont été si nombreux que le roi, l’année dernière, au vingt-cinquième anniversaire de l’entrée à Rome, a accordé une amnistie aux officiers qui se trouvaient dans cette situation, et ils ont pu régulariser leur mariage sans l’apport de la dot voulue.