Mais avec les responsabilités se développent les meilleures qualités protectrices et familiales; le paysan s’attache passionnément à la terre qu’il cultive et fait tous les sacrifices, pour que le podere demeure dans la famille. Obéissant au même esprit qui vouait autrefois les cadets au célibat (chaque podere ne pouvant nourrir qu’un certain nombre de personnes), il arrive que les frères, sauf un seul renoncent à se marier. Aujourd’hui les propriétaires découragent cette coutume pour des raisons de moralité faciles à apprécier, car le patronage du maître est non seulement matériel, mais moral, et il est de toute importance qu’il l’exerce consciencieusement. Un maître intelligent, en allant au-devant des besoins de ses métayers, en veillant à leur bien-être, en les plaçant dans des conditions d’existence qui leur permettent de donner leur maximum d’effort, voit s’accroître la valeur de ses terres et augmenter ses revenus, sans jamais avoir à penser que sa prospérité est faite de la souffrance de ceux qui fécondent sa terre; car, au contraire, elle témoigne de la leur, et le labeur, garanti contre les risques indépendants de la volonté du travailleur, apparaît ce qu’il est en effet, purement rémunérateur.

Le métayer se rend compte que l’intervention du maître est toujours dans l’intérêt mutuel, et aucun esprit d’hostilité systématique ne peut exister entre eux; au lieu de regimber contre les conseils, le métayer les accueille volontiers, d’autant qu’il n’a pas de risque à courir, et que de plus il est dédommagé pour tout travail extraordinaire, les intérêts de la culture en elle-même sont donc sauvegardés. Un même propriétaire possédera peut-être vingt ou trente poderi formant un magnifique ensemble de propriété rurale, et cependant, par son organisation spéciale, elle conciliera les avantages de la grande propriété avec les bienfaits de la petite culture. Tous ces poderi sont dispersés dans le périmètre de la bandita dont l’étendue est indiquée par, de loin en loin, un poteau, portant le nom du possesseur, dont l’écusson, peint en couleurs claires, s’étale aux façades des poderi.

Voici, au flanc de la colline couverte d’oliviers et de châtaigniers, une maison blanche à un étage; c’est un podere, choisi au hasard, et qui répond simplement à une bonne moyenne. Le capoccia, un vieux, très vert, est venu au-devant du maître: celui-ci, jeune encore, avec ce je ne sais quoi d’assuré que donne l’habitude du commandement dès l’adolescence, point familier, point hautain non plus; les hommes l’entourent, le saluent avec respect, mais sans la moindre servilité, et se mettent à s’entretenir avec lui librement, dignement:—nostro conte—il est leur, comme ils sont siens, car aussi longtemps qu’ils veulent demeurer dans son podere, ils ne peuvent ni se marier ni accomplir aucun acte important sans son consentement. La massaia, une grande belle femme qui a dépassé la cinquantaine, le mouchoir de couleur sur ses cheveux épais, qui commencent à grisonner, invite à son tour la padrona à entrer et lui offre une chaise: les femmes se tiennent debout pour causer avec elle. La pièce, où l’on pénètre de plain-pied, est la cuisine; dans la vaste cheminée flambe un grand feu sur lequel bout l’eau dans la crémaillère, car on coule une lessive; le sol est carrelé. Il y a un buffet et beaucoup d’ustensiles de terre rangés en bon ordre, une table dans un coin, mais seulement comme débarras, car ce n’est pas dans cette pièce que l’on mange. Ce détail a une vraie portée, il me semble.

Ces paysans toscans sont des êtres civilisés; chez eux la cupidité du paysan doit exister comme partout, mais se manifeste d’une manière différente. Les hommes ont bonne mine, sans bassesse, et leurs mains n’ont pas l’aspect rapace et féroce de celles du paysan ordinaire. Ils parlent bien, une langue polie, souvent charmante, et, plus on s’éloigne des villes, plus on trouve en eux des façons courtoises et avenantes. Ceux-ci font avec plaisir les honneurs de leur podere. Je passe dans la salle où ils prennent leurs repas; la table s’allonge entre deux bancs de bois; le fond de la pièce, surélevé de la hauteur d’une marche, est occupé par les énormes outres de terre remplies d’huile. Dans une huche fermée se conservent la farine, le pain et la polenta. Comme le sens le plus exact des besoins réels préside à la répartition des profits entre le métayer et le propriétaire, ils échangent en nature ce que l’un a en trop et l’autre en moins; beaucoup de métayers (celui chez qui nous nous trouvons par exemple) renoncent à une part de leur huile, et reçoivent le pain. Ils nous offrent de goûter à la polenta (faite avec la farine de maïs), et tout aussitôt, sans avoir recours à aucune réserve spéciale, mais prenant ce qu’elle trouve sous la main, la bru, une belle créature brune et forte, apporte une assiette d’excellente faïence, une serviette de bonne toile, et place à côté une cuiller et une fourchette qui, à mon sens, disent à eux seuls à quel genre de civilisation, à la fois primitive et avancée, nous avons affaire: cette cuiller, qui est le modèle d’usage courant, est de la plus jolie forme possible, point trop creuse, un peu arrondie du bout; fabriquée d’un métal brillant qui figure le cuivre; la fourchette est légère, le manche carré, les quatre dents écartées comme celles d’une fourche. Ce sont là des objets dont la forme grossière ou triste témoigne d’une certaine abjection morale; et il faut voir dans notre Bourgogne ce que sont ces choses chez des paysans qui possèdent cinquante ou soixante mille francs de terre!

Le métayer toscan se nourrit bien; il a sa récolte de châtaignes, ses olives, sa vigne, sa polenta, ses fruits et ses légumes; il mange de la viande une ou deux fois par semaine; ses lapins sont à lui sans partage. Presque tous élèvent des cochons, et ils ne doivent au maître que l’offrande volontaire d’un jambon; les jeunes ménages ont des pigeons, c’est là leur part particulière.

Malgré la subordination familiale, ou peut-être à cause de cette subordination, les rapports de famille sont bons en général, et on se dispute rarement; la vieille mère surtout est considérée, on aime aussi les enfants, c’est la femme qui est la plus durement traitée, et à qui incombent les besognes les plus fatigantes.

Sur l’ordre de la massaia, la bru nous montre le chemin pour visiter les chambres du podere. En haut du petit escalier, on débouche dans une pièce claire, sorte de centre de l’habitation, où un grand métier à tisser est monté; c’est là que se fait la toile des draps et des vêtements; il n’en manque point apparemment, car il y en a une quantité de fraîchement lavés jetée sur la rampe de l’escalier. Mais la véritable surprise est dans les chambres; la première dans laquelle on me fait entrer est celle du capoccia et de la massaia; les murs en sont blancs et nets, et c’est aux soins du maître qu’on le doit. La fenêtre est ouverte; le lit, un lit de sangle très long et très large, est fourni d’une épaisse paillasse, d’un beau matelas, le tout recouvert d’une toile blanche. Ce lit, sans couvre-lit, laisse voir ses draps et ses oreillers, les plus propres et les plus confortables du monde; bien garni, bien pourvu, c’est là le lit d’êtres humains qui se respectent. Une commode avec de petits accessoires la garnissant, quelques chaises et une toilette en fer avec sa cuvette recouverte d’une longue serviette à franges; et, à terre, rempli d’eau, un petit cruchon à panses arrondies, avec un goulot comme dans les vases antiques, complètent l’ameublement. Au delà est la chambre du jeune ménage, avec un lit tout aussi beau, et, à côté, le berceau qui a la façon d’un énorme panier muni de son anse; tout comme les grands lits, il est bien pourvu de couvertures propres et chaudes. Il y a encore trois chambres occupées par les deux fils célibataires, une vieille femme et une jeune fille qui font partie de la famille. Tous se trouvent logés dans les conditions les plus favorables à leur santé, à leur moralité, et au développement de leur propre dignité. J’insiste beaucoup sur cette netteté et cette propreté des poderi, car ce n’est nullement une exception; j’en visite d’autres, peut-être mieux tenus encore, avec des étables irréprochables, abritant de belles bêtes propres, sur leur litière de feuilles mortes, sans une souillure sur leur robe claire.

Il ne faut pas perdre de vue que la mezzeria donne à un propriétaire intelligent la possibilité de discerner les capacités personnelles de ses paysans, et d’en profiter. Ainsi tel métayer réussit mieux l’élevage des bestiaux: le maître fournit les fonds pour en acheter au moment voulu, et bénéficie de la plus-value que des soins éclairés leur fait atteindre; un autre métayer s’entend spécialement à cultiver les fruits: on lui donne un podere où cette culture prédomine.

Il est évident qu’il est impossible, même au propriétaire le plus pénétré de ses responsabilités, de n’avoir que des rapports directs avec ses métayers; l’intermédiaire est le fattore, c’est lui qui est l’équivalent du régisseur, lui qui reçoit les comptes des métayers et les transmet au maître; mais un maître vigilant est en rapports journaliers avec son fattore: l’important pour le bien de tous est que celui-ci demeure un intermédiaire et ne devienne pas autre chose.

D’anciens usages renouvellent et cimentent les liens qui existent entre maître et serviteur. Chaque année, au mois d’octobre, toutes les massaie viennent «reconnaître» la maîtresse, celle qui, de fait, est la massaia en chef; chacune apporte en cadeau deux poules, et reçoit un mouchoir; elles profitent de l’occasion pour causer, raconter leurs griefs, se plaindre de leurs brus, enfin intéresser la signora padrona illustrissima à leurs affaires familiales. Quand une nouvelle épouse arrive dans un podere, elle vient également se présenter à la padrona, à qui elle offre aussi deux poules; en retour, la maîtresse lui fait don d’un écu et de bonbons: mais toujours, il faut le remarquer, c’est un échange et jamais une charité; c’est la hiérarchie, mais non l’infériorité. Quand sur les routes riantes on rencontre ces belles charrettes de forme si noble, peintes en rouge, traînées par des bœufs blancs fiers et tristes, les hommes qui se tiennent debout dans les charrettes ont une manière spéciale de saluer leur maître: restant droits, ils enlèvent leurs chapeaux et étendent le bras dans un geste d’acclamation; et lui, il répond toujours de la voix, leur rendant courtoisie pour courtoisie.