On ne connaît vraiment une créature humaine que dans la souffrance et la douleur: alors le véritable visage se découvre; de même, peut-être, pour étudier une race vaut-il mieux commencer par essayer de comprendre ce que sont ses pauvres et ses humbles d’esprit. Pour qui observe sans préventions ce peuple toscan, une des choses qui étonne et qui va peut-être plus à l’encontre des idées préconçues est la totale absence d’obséquiosité qui le distingue. Il faut avoir vu l’Angleterre et le nord de l’Allemagne pour savoir ce qu’est l’obséquiosité des inférieurs, et quelles formes multiples elle peut prendre. Ici, dans ce milieu si singulièrement identique à lui-même, elle n’existe pas; en cela et en tant d’autres choses encore vivantes, l’héritage viril des vieilles communes guelfes a laissé sa marque. Cosme de Médicis, «père de la patrie», dont le souvenir est encore si présent, procédant au dénombrement des siens, compte tant de bocche di casa: maîtres et serviteurs sont confondus; chacun, individuellement, faisait partie d’un ensemble, et cet ensemble laissait une place à chacun. Selon la définition de l’historien anglais Froude, tout homme devait occuper sa place et n’était pas libre de faire autrement. Hier encore, toutes les anciennes institutions sociales étaient debout, et, en les déblayant pour en substituer d’autres, on n’en a pu effacer les traces: les résultats moraux qui en découlaient sont demeurés, et les institutions nouvelles en ont été pénétrées et modifiées.

Je ne suis pas tout à fait certain que les lois équitables et justes amènent toujours le meilleur résultat au point de vue du gain et de la prospérité d’un pays; d’autres lois secrètes régissent ces choses. Mais, au moment où la question sociale prime toutes les autres, où la répartition plus équitable des biens de la terre s’impose comme un problème brûlant, il n’est pas indifférent d’étudier de près comment, il y a six cents ans, cette question avait été résolue ici, et comment cette solution s’adapte aujourd’hui à notre vie moderne.

La mezzeria (métayage) toscane est demeurée ce qu’elle était au XIVᵉ siècle, et paraît, dans son ensemble, se rapprocher, autant que l’imperfection humaine le permet, d’une égale justice.

On peut bien penser qu’il n’est pas indifférent d’être né dans un de ces palais magnifiques qui subsistent encore intacts dans les villes italiennes, d’y avoir été élevé, de se sentir relié si directement à la vie des siècles écoulés. Ce serait une grande erreur que de regarder la noblesse en tant que caste comme une chose évanouie; elle existe encore très forte, mais une sorte de sagesse, fruit d’une civilisation avancée, a corrigé dans sa forme les excès qui pouvaient résulter de cette supériorité d’une partie de la nation sur l’autre. Je regardais dernièrement, sur la voûte du vestibule d’une de ces belles villas si nombreuses dans cette Toscane fertile, la représentation de cette même habitation peinte il y a trois cents ans par un élève de Raphaël; l’extérieur est à peine changé, et l’on peut tout autant ajouter que les relations qui existent entre le propriétaire d’aujourd’hui et ses paysans sont exactement les mêmes qu’elles étaient alors.

Dans cette terre féconde, où abondent le blé, l’huile et le vin, la propriété rurale ne revêt jamais cet aspect presque stérile dans un certain sens, qui provient de l’extension immodérée de parcs uniquement disposés pour l’agrément.

La part faite à la culture de luxe est restreinte; le mot italien ameno, dont les anciens écrivains caractérisent souvent les villas, convient admirablement à en rendre l’aspect vraiment plaisant, doux et riant; et pour moi, j’aime infiniment cette familiarité du champ proche de la maison du maître. Car la première condition essentielle pour que la mezzeria donne son maximum d’avantages moraux et matériels est la présence du propriétaire sur sa terre, le lien qui l’unit à ses métayers est vraiment un lien familial: protection d’un côté, respect de l’autre; les intérêts sont identiques, tout en attribuant à chacun, selon sa force et sa capacité, sa part de responsabilité et de risques.

Le baron Ricasoli, qui était un très noble esprit, disait «que lorsqu’il se trouvait parmi ses métayers, il se sentait un homme libre au milieu d’autres hommes libres». En effet, l’association qui unit le propriétaire et le métayer est une société d’égaux: l’un donne la terre, l’autre le labeur, et tout se partage. Jusqu’à ces derniers temps, il n’existait aucun contrat écrit. Tout était verbal, tout était basé sur une bonne foi réciproque, et néanmoins, avec ces contrats libres, il y a certains poderi[A] occupés par les mêmes familles depuis le XIVᵉ siècle, et en général ils se transmettent comme un héritage.

Toutes les charges matérielles incombent au maître; il entretient les poderi, il paie les impôts, il achète les bestiaux, il fournit les instruments de travail et les chariots, il pare à toutes les éventualités; mais sa responsabilité s’étend encore au delà de ces charges déjà lourdes: le droit de vivre est reconnu par une loi non écrite, mais toujours observée comme un droit sacré; la famille du métayer doit, coûte que coûte, être pourvue du nécessaire; si, par suite de mauvaises années, ce nécessaire manque, le maître est tenu à des avances d’argent sans intérêts. Il est vrai que, pendant les années prospères, le métayer laisse presque toujours entre les mains du maître, une somme à lui et n’en reçoit pas non plus d’intérêts; par le fait, la situation du métayer est plus avantageuse que celle du maître, lequel n’a que la moitié de tous les profits et de beaucoup la part la plus hasardeuse et la plus onéreuse à supporter. L’honnêteté et la confiance sont le fond même des rapports entre le propriétaire et ses métayers, et il est de l’intérêt du métayer de ne point trahir cette confiance, car il s’expose à perdre son podere, le contrat qui le lui cède étant révocable chaque année; mais il est également de l’intérêt du maître de bien choisir ses métayers et de les garder; des liens s’établissent qui se continuent de génération en génération, il se forme une sorte d’égalité entre le maître et le serviteur; et on a vu des métayers tutoyant leur maître, représentant d’une des plus illustres maisons toscanes.

Une fois en possession, les métayers ont une position qui ne cède en rien en dignité et en importance à celle de n’importe quel fermier libre, et c’est l’organisation particulière de la famille du métayer qui est le trait saillant de l’institution en Toscane, et la distingue d’autres qui lui ressemblent.

Le métayer en chef s’appelle capoccia et son rôle a toute la grandeur de la paternité antique. Il est le seul maître et commande d’une façon absolue; il est de son avantage de pouvoir se passer de bras salariés qui seraient à sa charge, et, par conséquent, une famille nombreuse est pour lui un profit et un bienfait; mais ses fils, arrivés à l’âge d’homme, et même mariés, ne reçoivent de lui que le logement, la nourriture et les vêtements: toute somme d’argent, quelle qu’elle soit, doit être rapportée au capoccia, dont l’autorité n’est jamais discutée. Le soin de la nourriture appartient à la massaia, qui est pour les femmes ce que le capoccia est pour les hommes; c’est elle qui reçoit le gain des femmes et donne à ses filles et à ses brus ce qu’elle croit bon. Capoccia et massaia sont les pierres angulaires de la mezzeria; néanmoins il n’est pas obligatoire que le père ou la mère de famille soient invariablement capoccia ou massaia, ils sont choisis et nommés par le maître seul, qui désigne ceux qu’il juge le plus aptes à en remplir l’emploi. Il arrive, par exemple, que le père devenant vieux, un fils est nommé capoccia, et souvent ce ne sera pas l’aîné; parfois une belle-fille sera préférée pour massaia ayant plus d’ordre ou d’entente que la femme du capoccia, et tout cela est accepté sans murmure ni difficulté; l’obéissance se transfert à celui qui commande.