La terre toscane est donc de justice la première qu’il faut étudier en Italie. L’homme ici paraît se rapprocher beaucoup plus du type réel et naturel de l’humanité: voluptueux et plutôt cruel; la civilisation semble ne l’avoir pas encore déformé, et on est frappé partout de la joie de vivre qui se lit dans les yeux; le goût de la vie est encore incorrompu, et c’est peut-être pour l’individu le don par excellence.
Il n’est pas question ici de chercher ce qui fait les États puissants et prospères; j’ai idée que la nature, cette grande dévorante, ne s’en soucie pas; elle veut seulement que ses enfants vivent et accomplissent avec joie les actes qu’elle ordonne. Dans les pays du Nord, l’amour devient de plus en plus une chose triste; à mesure que nous atteignons une espèce de lucidité maladive, le fait de s’unir à une autre créature, celui de transmettre la vie, cesse d’être l’impulsion suprême de l’homme, qui lui donne dans la joie le plein sentiment de lui-même et de sa force.
Il ne paraît pas ici que la vie ait très sensiblement changé depuis cinq cents ans; l’armature qui soutient l’édifice social est encore intacte; et tout le courant de l’existence en reçoit l’empreinte.
Physiquement, chez l’homme du moins, la race est plutôt contemporaine de celle des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Si, en France, on compare les portraits de cette époque aux hommes qui nous entourent, on constatera aussitôt l’immense modification advenue dans l’apparence extérieure: la race, lourde d’aspect, aux visages ronds, aux corps disposés à l’embonpoint, était modifiée dès le siècle dernier, et ce siècle-ci a vu l’avènement d’un type tout autre. Ici, au contraire, on retrouve continuellement dans les rues les corps et les visages que reproduisent les anciennes fresques et les anciennes statues: la tête ronde, les gros yeux, les barbes luisantes, les ovales courts, les structures lourdes. Le long effort du passé pour maintenir en faisceaux intacts les classes et les castes semble avoir réussi à conserver l’aspect extérieur particulier à chacune d’elles.
Un massif chanoine, que je voyais l’autre matin sur les marches du dôme, représente le type même de ce cardinal qu’on voit au Pitti, magnifique et monstrueux dans son embonpoint énorme, avec un visage fin et sensuel: et voici un moine, le visage glabre, la tête en poire, la bouche large, les épaules hautes, le corps châtié, qui a son portrait sur les fresques de Santa-Maria-Nuova, peintes il y a six cents ans. Quand, le vendredi, sur la place de la Signoria, on circule au milieu des métayers venus de tous côtés, il est curieux d’observer combien peu de visages ont la moindre ressemblance avec les animaux: les traits, sans être beaux, sont nets et creusés, les figures ont une certaine noblesse inconsciente; beaucoup de ces hommes de la campagne, surtout parmi les vieux, se rapprochent du type que nous appelons par convention le type sacerdotal, et qui est souvent celui des races simples, par exemple de nos Bretons.
C’est qu’en vérité l’homme intérieur est resté très sensiblement le même, et continue à vivre avec une certaine lenteur. L’ambiance, qui influe si fort sur l’être humain, a retenu ici le caractère du passé, car l’Église a tout imprégné, âmes et mœurs: l’Italien a été fait par elle, et, n’envisageât-on l’Église que comme le système politique le plus achevé, ou comme l’école de philosophie la plus élevée, étudier son influence n’est pas moins d’un intérêt profond. Les églises abondent dans les villes italiennes: dômes vastes et magnifiques, chapelles closes, ardentes d’or et de peintures, et c’est là un fait non pas seulement matériel, mais d’une importance morale capitale. Il n’y a qu’à entrer dans ces églises, y demeurer un peu, pour se rendre compte qu’en Italie, sous quelque régime que ce soit, par le fait de l’action catholique toujours militante, a existé et existe la plus admirable des démocraties, en même temps que la plus puissante des aristocraties. Le pauvre, l’humble, la femme ignorante ont dans l’église la véritable maison commune, celle où ils peuvent venir penser en paix et se reprendre à vivre. Le côté le plus cruel peut-être de notre existence moderne, telle que l’a façonnée la lutte féroce pour la vie, est l’absence de trêve et de pause! Les grands maîtres de la vie spirituelle, qui étaient des sociologues de premier ordre, ont compris l’impérieuse nécessité pour la créature fatiguée de fuir quelquefois ses proches, de se recueillir et de se taire, de s’appartenir dans une solitude qui, en se remplissant de la pensée d’une présence occulte et bienfaisante, devient consolante. Pour moi, j’avoue que je ne sais ce que signifie le mot de «superstition», ni où elle commence, ni où elle finit; le culte le plus dépouillé de formes extérieures me paraît tout aussi entaché de superstition (en ce qu’elle est crainte et respect d’un être invisible) que la plus matérielle et la plus humble des manifestations de piété d’une paysanne italienne; et le culte en esprit et en vérité me semble précisément celui que rendent ici les pauvres et les ignorants.
Ce qui frappe d’abord et avant tout dans les églises italiennes, c’est l’extraordinaire liberté de chacun, non pas liberté dans le sens de licence, mais dans celui qui réserve l’initiative personnelle entière. Chacun prie ou se recueille à sa guise, sans se soucier du voisin; l’intention chez tous, très certainement, est de s’unir par la présence au mystérieux sacrifice qui s’offre à l’autel; mais l’église est aussi un lieu de repos, où, au milieu des suggestions des choses d’art, du noble déploiement des offices, les humbles et les simples viennent chercher une halte. Cet acte seul, ne durât-il qu’un quart d’heure, ne fût-il accompagné d’aucune autre méditation intérieure, distingue déjà sensiblement l’homme de la brute.
On ne peut, je crois, exagérer l’importance sociale qu’il existe un lieu ouvert, et fréquenté par tous, où, sans effort d’un côté, ni condescendance de l’autre (ce qui est l’humiliation suprême), les hommes entre eux se trouvent réunis sur un pied d’une entière égalité: le pauvre se tient au premier rang et son attitude ne marque ni gêne ni respect de son voisin quel qu’il soit,—il est chez lui. Les églises italiennes ne connaissent heureusement pas les arrangements de chaises et de prie-Dieu, ni de barrières bien défendues; les grandes nefs vides sont à tous, et pour moi le spectacle d’une messe dans une église italienne est d’un intérêt puissant. Il y a là des personnes de tous les âges et de toutes les classes, beaucoup de vieux, heureusement extasiés, s’appuyant aux balustres des autels, des femmes à genoux se pressant autour du prêtre et le touchant presque; les gens du peuple sont mêlés à la petite bourgeoisie prospère et bien vêtue. Personne ne se croit appelé à se donner un air spécial, les figures conservent leur expression naturelle, ou bien prennent tout simplement celle d’une méditation tranquille; il y a des attitudes de prière d’une simplicité et d’une sincérité indiscutables, des agenouillements d’une humilité réelle, mais tout cela sans façon, pour ainsi dire; l’extrême bon sens de cette race lui a fait comprendre que le meilleur hommage qu’on puisse rendre au Créateur n’était peut-être pas celui d’une attitude de convention. Les gens se reconnaissent et s’abordent avec un sourire. Il me semble qu’il y a là une entente de la prière extrêmement supérieure à celle qui en fait un acte de contrainte pour soi-même, en même temps que de presque hostilité vis-à-vis du prochain. En présence de ces assemblées de fidèles, il est impossible de se défendre d’une réflexion qui, au premier abord, peut paraître paradoxale: c’est que la liberté de conscience a engendré le formalisme. Les sectes dissidentes protestantes sont arrivées à l’extrême limite de l’intolérance et des contraintes extérieures, tandis que la liberté est au contraire avec ceux qui ont accepté un dogme formulé, l’ont adapté à leur personnalité comme un vêtement toujours porté et auquel on ne pense plus.
Plus on voit ce peuple de près et intimement, plus on reste convaincu qu’il est demeuré intangible dans son essence, tout plein des mêmes passions qui agitaient ses ancêtres, et que les modifications apportées par le temps sont surtout superficielles. On sait la prise et la force des factions dans les anciennes républiques, l’ardeur furieuse avec laquelle le peuple s’y jetait, le besoin de lutte sociale qui était sa vie même. Ces instincts se réveillent à la moindre occasion. En voici un exemple. Il y a quelques années on procédait à l’achèvement du dôme à Florence; deux ordres d’ornementation: l’un dénommé Basilicate, l’autre Tricospidale, furent proposés et soumis au choix des citoyens, et, aussitôt, la ville se divisa violemment en partis rivaux, on s’abordait en se demandant auquel on appartenait, c’était le sujet de tous les entretiens, et certes, il aurait fallu peu de chose pour que Basilicati et Triscospidali en vinssent aux mains. Le Florentin du XVᵉ siècle ne revit-il pas là tout entier dans ce simple épisode d’une restauration architecturale?
Avec une race aussi impressionnable que celle-ci, le refuge et le calme de l’Église sont d’une utilité pratique indiscutable; on se figure aisément de quel prix devaient être ces asiles de paix, dans les temps agités où la guerre civile sévissait souvent dans les rues; le jour, c’est le repos et le silence; le soir, à l’heure de l’Ave Maria, tout est douceur et mystère, et de toutes ces choses l’âme a un infini besoin.