Le même jeune homme, qui a une exquise figure d’éphèbe, et la grâce des jeunes fauconniers que Benozzo Gozzoli nous montre entourant Laurent de Médicis, se retrouve encore sur la lunette voisine; il est occupé à accueillir des pèlerins mendiants. Dans le fond, sur une estrade, on aperçoit un lit, et sur un dressoir, des cruchons et ustensiles de ménage. Lui, au premier plan, porte sur son costume charmant une sorte de tablier court, divisé en deux poches; les pèlerins, un homme et une femme, s’avancent, le grand bâton à la main, l’air lassé; la femme a une jupe courte, une sorte de mante misérable, et, sur la tête, un voile blanc surmonté d’un chapeau d’homme en feutre noir.

Un peu plus loin, réunis sur les marches, par un jour triste, des clercs, serrés les uns contre les autres, chantent l’office des morts; un homme couche dans une fosse, d’un mouvement respectueux, un cadavre enveloppé d’une robe blanche, le capuchon blanc à pointe rabattu sur le visage; le brancardier, qui a aidé à porter le mort, détourne la tête et reçoit l’aumône que lui fait un spectateur au visage compatissant et triste.

Assistance des malades, soulagement des pauvres, ensevelissement des pauvres, les trois œuvres principales de la «Miséricorde» au XVᵉ siècle sont là devant nos yeux. Il ne paraît pas que la créature humaine ait découvert depuis beaucoup d’autres façons de soulager ses semblables.

Les pauvres honteux, comme l’indique le nom de ce petit oratoire si discret, modeste et caché, n’étaient pas oubliés; le dominicain S. Antonino, prédécesseur de Savonarole au couvent de San Marco, avait institué douze Buonomini pour en avoir soin et pitié. Ces pauvres prennent place là encore aujourd’hui, sur ces bancs appuyés au mur; mais la requête ne se fait point verbalement; une ouverture portant l’inscription instanza, se trouve à l’entrée; on y glisse les lettres qui tombent dans une toute petite sacristie attenant à l’oratoire. Aux côtés de l’autel, au fond, deux portes: l’une donne sur un petit escalier en échelle par lequel montent les solliciteurs; l’autre livre passage aux Buonomini qui quittent la salle de leurs délibérations. Rien, nulle part, des terribles humiliations de la publicité ou de la promiscuité grossière de la charité moderne, qui est une fonction, et non plus comme autrefois une œuvre d’amour, ou, si l’on veut, d’expiation intéressée.

Ce qui est admirable, dans l’histoire de ce passé charitable, c’est de voir la part efficace qu’ont toujours eue les humbles au soulagement des souffrances et l’importance que le seul exercice des plus nobles sentiments leur a donnée. Il a fallu le génie de Dante pour rendre immortelle l’image de Béatrice Portinari, mais n’y aurait-il jamais eu de poème du «Paradiso», nous connaîtrions le nom et la vie de la pauvre servante qui avait tenu Béatrice enfant sur ses genoux: l’effigie de l’humble Mona Tessa, dans la cour de l’hôpital de Santa Maria Nuova, aurait rappelé l’image de celle qui inspira cette institution charitable, et en fut aussi la principale fondatrice. Toute droite, toute raide, avec des traits fins que l’âge a affaissés, la tête voilée, la servante des Portinari, les mains jointes, paraît encore murmurer ses oraisons.

Les rues des villes italiennes étaient pour l’habitant comme une vaste cour commune où se continuait sa vie; un grand nombre de tabernacles, érigés dans les rues, lui permettaient de satisfaire ses instincts religieux avec la même aisance qu’à l’intérieur des églises. A Florence, la plupart de ces tabernacles, tableaux de bons maîtres, ou faïences des Della Robbia, sont des œuvres d’art charmantes et prêtent une grâce spéciale aux rues et aux endroits où ils sont situés. La «Signoria» jadis en encourageait la multiplication, car la lampe votive qui les accompagnait toujours, aidait à éclairer la ville, et beaucoup de ces tabernacles se trouvent dans des impasses, parfois sous des voûtes; il en est qui sont encadrés de feuillages, ou devant lesquels, dans l’anneau de fer à cet usage, est piqué un bouquet de fleurs. L’année dernière, au moment de la grande frayeur du tremblement de terre, on a vu à nu l’âme du peuple, et le cas qu’il fait encore de ces images protectrices: devant toutes s’organisèrent des autels, s’entassèrent les fleurs et les cierges, et du matin au soir, aux carrefours des rues, le peuple demeura en prière, demandant protection à la Madone. De tous les sanctuaires sortirent les images miraculeuses, et les choses se passèrent exactement comme il y a cinq cents ans, ce jour de mai 1325, lorsque la terre trembla, que des vapeurs de feu flottèrent sur la ville, et que le peuple reconnut là des signes infaillibles de périls futurs et de grandes nouveautés.

La «religion» italienne par excellence, et je dis ici «religion» dans le sens de profession d’une règle consacrée, est celle des Franciscains. Ils sont demeurés en communauté réelle avec l’âme de la race; ils n’ont pas pris l’air archaïque de certains autres moines; on ne s’étonne point de les voir dans les rues, avec leur pratique et fruste vêtement. Les Capucins sont avant tout l’ordre du plein air. Lorsque saint François restait de longues journées étendu en prières sur les roches de «La Vernia» il paraissait faire partie de la terre, et les lézards confiants grimpaient sur lui. Il lui fallait la voûte des cieux, le grand air, pour vivre, prier et pleurer. Aujourd’hui encore, la vraie place de ses disciples est sur les routes et aux carrefours; ce ne sont point gens de cellule ou de contemplation, mais d’action simple et populaire. Beaucoup sont ignorants, ce qui ajoute, je me figure, à leur force; il y a une certaine naïveté, une certaine ignorance qui est éminemment favorable à l’action, et surtout à l’action spirituelle qui demande avant tout la conviction. Les grandes vérités morales tiennent après tout en un très petit nombre de formules, et, si l’esprit en est bien imprégné, elles suffisent amplement: comme une semence inépuisable, elles préparent des moissons sans fin. Pour moi, je n’ai jamais été choqué que des hommes simples fussent chargés d’enseigner, au contraire. Herbert Spencer a dit qu’il ne voyait aucune connexion entre savoir lire et être honnête, et rien au monde ne me paraît mieux démontré. Une des plus tristes choses pour un peuple est que le Verbe cesse de se faire entendre pour lui; c’est pourquoi il faut qu’il existe une classe d’hommes simples qui lui parlent sa langue, et en des images fortes et naïves réalisent pour lui les choses invisibles, et le nourrissent de l’espérance dont toutes les créatures vivantes ont besoin.

Ce ne sont pas les livres, ce sera toujours la parole qui aura une véritable influence sur les esprits et les âmes; parmi les contemporains, le moine qui a le plus remué l’âme italienne, qui a amené au pied de sa chaire les plus récalcitrants, est un simple Franciscain: fra Agostino da Montefeltro.

«Frate Venturino, dit Villani dans sa chronique, prêcha souvent à Florence (1335), et à ses prêches se trouvait le peuple en grand nombre, l’écoutant quasi comme un prophète. Ses sermons n’étaient point subtils, ni de science profonde, mais étaient très efficaces, d’une bonne langue et de saintes paroles, et de nature à émouvoir les gens;»—et voilà précisément comme a prêché et prêche aujourd’hui le Padre Agostino.

A l’embouchure de l’Arno, se trouve un petit pays, surgi à la lisière d’une pineta qui descend presque jusqu’à la mer; l’air y est pur et souffle souvent en tempête; c’est là que, la plus grande partie de l’année, au milieu de quatre-vingt-quatorze orphelines dont il s’est fait le père, ce fils de saint François vit, loin du bruit et de la gloire dont il a eu certes sa bonne part. Cet orphelinat du Padre Agostino est une institution vraiment curieuse, et, dans sa singularité, tout à fait franciscaine; je ne sais si elle aurait pu prendre naissance et exister ailleurs qu’en Italie. C’est une circonstance peut-être unique qu’un moine se trouve à la tête d’un orphelinat de filles; bien entendu, il en a été le fondateur, et aujourd’hui encore, l’orphelinat dépend uniquement, pour son existence, des contributions que le Padre Agostino peut y faire affluer. Il a bâti la maison, il a réuni les enfants, il a tout organisé à souhait, il n’a pas de dettes, et pour le reste il espère en la Providence. C’est une personnalité des plus intéressantes que celle de ce Frate, tout plein d’une aimable et joyeuse simplicité. Il entre dans la vieillesse; ses yeux sont les plus beaux du monde, caressants, sans l’ombre de sensualité; l’expression en est virile et miséricordieuse. Grand, à l’aise dans sa robe brune, chaussé parce qu’il vit au milieu de ses orphelines, il apparaît infiniment paternel; il parle avec une abondance, une clarté, une spontanéité, une humilité charmantes. Dans la grande chambre qu’il occupe au rez-de-chaussée, plus de quarante cages remplies d’oiseaux sont rangées à terre: plusieurs pendent du plafond, juste au-dessus du bureau où il écrit. On lui fait présent d’oiseaux de tous côtés, et il les accueille avec un vrai bonheur; il parle et rit à ce petit peuple ailé, et lui distribue des graines d’un air ravi. Un peu plus tard, faisant visiter avec fierté la maison de «ses filles»—car il ne les appelle point des orphelines,—il demande à la cuisine un morceau de pain, et se dirige vers l’étable; à sa voix, la vache tourne la tête et vient manger dans sa main, et lui, dans la pénombre de cette étable, avec son grand capuchon à éperon relevé sur la tête, il forme un tableau extraordinaire et d’un autre temps. Il aime sa vache comme il aime ses oiseaux, comme il aime toutes les créatures de Dieu.