Rien n’égale sa sollicitude pour les enfants dont il a la charge, et on peut lui appliquer une parole dite jadis à Mᵍʳ Dupanloup: «Vous les aimez, non comme un père, mais comme une mère.» Dans le dortoir, dort toute seule, dernier agneau de ce troupeau, une enfant de moins de quatre ans; le Padre Agostino s’assied sur une chaise à côté du lit, rassure l’enfant qui s’éveille, lui passe le bras sous la tête, dans l’attitude et avec les paroles qui viendraient au cœur d’un véritable père.
Les enfants mangent avec le Padre. Lui s’assied à une table au milieu, entouré des six plus jeunes. On ne mange point en silence; le Père sait, dans son indulgence, qu’il faut, au moment du repas, se délasser et causer; il entre du reste dans les considérations les plus inattendues pour contenter ses enfants: à l’ouvroir, on est en train de confectionner des pèlerines, «car, dit-il avec bonté, il paraît que c’est la mode, et cela leur ferait peine d’être habillées autrement que les autres». Il respecte, non seulement la personnalité des enfants en bloc, mais leur personnalité particulière, et dirige chacune selon ses aptitudes; plusieurs de ses assistantes, et la supérieure entre autres, sont des enfants qu’il a élevées; il a un piano, et celles qui montrent des dispositions prennent des leçons. Il prend de leur santé un soin vigilant, et applique partout les meilleures règles d’hygiène. L’été, coiffé d’un immense chapeau de paille, on le voit se diriger vers la Pineta suivi de ses quatre-vingt-quatorze orphelines; et je ne crois pas qu’il lui vienne à l’idée que son rôle soit le moins du monde singulier! J’avoue que je trouve là une preuve remarquable de la largeur d’esprit de ses supérieurs, qui, avec la même simplicité qu’il y apporte, lui ont permis d’accomplir son œuvre.
Le Padre Agostino prêche encore, mais surtout dans le midi de l’Italie, où il exerce une très grande influence; il va dans les petites villes du Napolitain avec le même entrain qu’il apportait à prêcher dans les grands dômes de Florence et de Pise. Cet homme est en sympathie universelle; il a des amis partout, catholiques et protestants, et son cœur va vers tous ceux qui ont l’âme droite, à quelque confession qu’ils appartiennent; mais ses préférences sont pour les humbles et les pauvres; il parle d’eux avec une éloquence entraînante, de leur générosité, et de tous les traits consolants qu’il a vus parmi eux. Il n’y a point de bassesse dans l’orgueil avec lequel il se réjouit d’être Franciscain, frère des pauvres. «On voulait, dit-il, quand j’ai pris l’habit, que je me fisse Jésuite, pour la culture; mais non, j’ai voulu être Franciscain: un Franciscain ne possède rien,»—et il met la main à sa calotte et l’enfonce d’un air content.
Eh bien, il me semble qu’un moine comme celui-là, avec ce mélange de bonhomie et de goûts cultivés (car les livres seraient sa passion, s’il osait), d’éloquence et de témérité, ne se peut rencontrer que dans une certaine civilisation, dans une ambiance spéciale. Rien de moins ingénu, de moins simple, en général, que nos moines français; non pas par leur propre faute, mais parce qu’ils sont en désaccord avec la vie extérieure.
III
PAQUES A FLORENCE
Les vieux historiens florentins racontent que du dimanche de Pâques 1215, date l’ère des dissensions intestines; ce matin-là, un beau cavalier à éperons d’or, superbement vêtu, une guirlande de fleurs sur la tête, monté sur un cheval blanc, traversait le Ponte Vecchio; c’était Bueldemonti, le premier des Guelfes, qui devait tomber un moment après, frappé par la vengeance d’une faction ennemie.
Cette apparition conquérante, dans ce décor du dimanche de Pâques, ce jeune homme couronné de fleurs demeure comme le symbole même de ce jour d’allégresse. Cette terre est bien la terre de la résurrection; la tristesse et la pénitence ne conviennent ni à ce ciel ni à cette race, dont la foi est tout joie, espérance, triomphe; l’idée de la mort lui est odieuse et elle s’en détache avec empressement.
Le carême ici n’est point triste; pour en rendre les dimanches moins moroses, de petites foires, humbles et gaies, ont lieu successivement aux différentes portes de la ville. C’est la foire des Furiosi, celle des Innamorati, celle des Signori; tout un peuple content se presse autour des éventaires où se vendent des noisettes et de petites gaufres à la farine de châtaignes en forme d’hostie. Vers le soir, les lumignons s’allument dans des lanternes de couleur, des bruits stridents de sifflets où soufflent les enfants résonnent dans l’air léger, le vent fait tourner les moulins de papier, et l’aspect de l’une ou l’autre des places choisies pour la foire du jour est infiniment amusant; déjà le printemps soulève cette belle terre féconde et remplit les cœurs de sa sève bienfaisante, une bonne odeur de fleurs, de jeunesse est dans l’air, et l’on sent qu’il fait doux vivre.
Aussi, quand arrive la semaine sainte, la détente des esprits est grande, et toute la population attend avec impatience le premier jour qui parlera de résurrection, celui du Jeudi saint; les maisons prennent à l’intérieur un air de netteté; il s’agit de les préparer pour la bénédiction.
Par ces après-midi limpides de la fin de mars ou du commencement d’avril, on rencontre dans les rues le prêtre précédé de l’enfant de chœur, qui s’en va de maison en maison, et chez le riche et chez le pauvre, jeter l’eau lustrale qui apportera avec elle la bénédiction du bonheur, car c’est le bonheur naturellement que chacun attend. Ce peuple occupé sans cesse de rêves, de présages, de signes de réussite, attache grande importance à l’intervention céleste, sous une forme aussi accessible. L’enfant de chœur porte en mains le bassin de cuivre à panse arrondie, à anse légère qui contient l’eau consacrée; le prêtre est en surplis et en étole, le bonnet carré sur la tête: quelque clerc florentin à grands traits, l’air plus ou moins sensuel, bon enfant généralement et sans morgue. La religion ici ne se traduit pas dans un effort douloureux et triste: Dieu et ses mandataires se font petits avec les petits; c’est du reste cette simplicité qui prête aux manifestations religieuses leur caractère vraiment aimable et décoratif.