L’église la plus populaire à Florence, le sanctuaire par excellence, la source de toutes les grâces, celle où le peuple se rend d’un bout de l’année à l’autre avec une ferveur qui ne fléchit pas, est l’église de l’Annunziata. Ce vieux sanctuaire, dont l’histoire couvre ses propres murs, fut fondé par sept nobles florentins qui y instituèrent l’ordre des Servites. Ils étaient certes, par leur illustre naissance et leur extrême humilité, dignes des faveurs spéciales qu’ils reçurent en partage. Dans ce pays d’art, ce fut d’une façon en harmonie avec le milieu que le miracle éclata.
Un peintre peu illustre apparemment, mais plein de ferveur, peignait pour cette église l’image de la Madone: il ne savait quels traits donner à la reine du ciel! Un matin, il trouva sa besogne faite; un ange s’était chargé de l’exécuter et, depuis lors, cette image miraculeuse a tenu une place immense dans la vie florentine. Elle a eu part à tout, et depuis Pierre de Médicis qui fit ériger la chapelle où elle est conservée, jusqu’au plus pauvre facchino contemporain, la Madone de l’Annunziata avec son autel d’argent massif, à la richesse extraordinaire et baroque, ses pierres fines, ses pierres dures, le rutilement de ses lampes votives, est une réalité bienfaisante et puissante. C’est là qu’il faut aller pour voir de près ce peuple florentin, qui blasphème comme pas une race au monde, et ne s’en souvient plus dès qu’il s’agit de prier sa Madone; ces gens qui se pressent de bonne foi et de bon cœur, pour vénérer le Dieu caché dans le tombeau, monument de fleurs et de lumières, n’ont pas meilleure mine que les humbles pêcheurs du lac de Tibériade, dont la vue certes ferait frémir nos suisses. A San Spirito, dans le centre du quartier pauvre, l’ornementation du tombeau revêt un caractère moins symbolique. Dans une chapelle latérale sont exposés tous les accessoires de la Passion: c’est la croix, les clous, la couronne d’épines, la tunique sans couture, les dés des soldats romains, la lance, l’éponge imbibée de fiel, le coq qui chanta l’heure du reniement du Prince des Apôtres. Toutes ces choses, dans une représentation un peu enfantine, sont figurées séparément et offertes à la méditation et à la dévotion des fidèles. Comme la place San Spirito est le lieu favori où s’ébattent en permanence les «monelli[I]» du quartier, et que sur les marches de l’église et à l’abri de ses contreforts, les commères du voisinage tiennent leurs assises journalières, ce tombeau est tout à fait en harmonie avec la foule qui viendra y prier et qui sera de cœur avec la Madone désolée qui pleure des larmes rouges sur le corps meurtri d’un crucifié sanglant; et, tout à l’heure, tonnera dans la chaire, un bon Franciscain qui, par la seule répétition violente du nom sacré, remuera les entrailles de la foi profonde de tous ces êtres.
Mais c’est aux environs de Florence, à Grassina, petit bourg sur les bords de l’Ema, que se célèbrent en grande cérémonie les pompes du Vendredi saint, et quantité de Florentins et beaucoup d’étrangers en font le pèlerinage pour y assister.
L’heure fixée pour le départ de la procession est celle du coucher du soleil; le petit bourg, animé d’une façon inaccoutumée a, pour plus bel ornement de sa grand’rue, l’étal des bouchers, qui loin d’avoir leurs boutiques fermées, accrochent et ornent de fioritures, de papier découpé et éclairent à grand renfort de bougies, les agneaux immolés pour le jour de Pâques; derrière toutes les fenêtres sont placées des veilleuses de couleur, qui, la nuit tombée, feront l’illumination. L’église est située sur une éminence qu’on atteint en traversant un pont infiniment pittoresque; l’horizon est entièrement resserré par des collines qui s’estompent en nuances douces; la procession qui va partir de l’église, gravira le flanc des collines par un sentier en lacets pour redescendre jusqu’à son point de départ; dans l’église, où l’obscurité est presque complète, les femmes qui, tout à l’heure, vont suivre la procession, sont assises et causent entre elles à voix basse; sur la petite terrasse, entourée d’un rempart de pierre, en face de l’église, les «soldats romains» armés et casqués, circulent en attendant le signal du départ. La nuit arrive; sur les murs bas des propriétés, les petites lampes à forme étrusque s’allument; à d’autres fenêtres apparaissent des lampes à trois becs; avec ordre la procession se forme, les premiers chants se font entendre, et la nuit tout à fait tombée, l’ascension commence.
Sur la route qui monte, on entend le bruit sourd et doux des sabots des chevaux des soldats romains qui ouvrent la marche; plus bas, frémit la longue théorie des cierges que les femmes et les jeunes filles tiennent en mains; des gamins portent des torches de résine; s’élevant haut dans l’air, la croix noire et lourde soulevée par un pénitent blanc, est suivie de bannières sur lesquelles figurent les instruments de la Passion. Les pénitents rouges et des enfants vêtus de rouge aussi, viennent en chantant. Le dais noir qui surmonte l’image du Christ mort, monte et descend, va et vient selon l’inclinaison de la route et le mouvement de ceux qui le soutiennent; les torches jettent leurs lueurs farouches sur ces images de mort; un enfant porte l’échelle, un autre la tunique; les jeunes filles vêtues et voilées de blanc, les femmes en mantille noire, marchent un cierge en main. Dans ce cadre merveilleux, c’est, dans sa gravité parfaite, un spectacle tout à fait saisissant; les grandes collines violettes disparaissent noyées dans la nuit, mais le ciel clair laisse tomber une paisible clarté sur le long défilé; sans un instant de répit, les voix s’élèvent; on les entend encore que déjà les torches, les cierges et les taches rouges et blanches des robes des pénitents ont disparu dans un pli de la colline, pour reparaître plus bas.
Vers neuf heures tout est fini, et les voitures qui ont été dételées reviennent prendre les pèlerins curieux qui rentrent à Florence.
Enfin luit l’aurore du samedi; le silence des cloches, si tangible dans cette ville où elles résonnent constamment, va cesser. Dès le matin, le cardinal archevêque qui préside ces grandes fonctions, s’en va bénir les fonts baptismaux à San Giovanni. C’est un prêtre à allure magnifique que son Éminence le Cardinal Bausa, archevêque de Florence; il est Dominicain comme l’était Savonarole, il porte sa robe blanche avec une dignité suprême; brun de visage, avec des traits sévères et réguliers, la mitre en tête et la crosse pastorale à la main, le front un peu courbé, il traverse superbement l’église pavée de marbre; les chanoines épais et lourds, mais faits pour la pesante et massive somptuosité des vêtements sacerdotaux, l’entourent; ils descendent les marches du Dôme, admirablement encadrés dans cette place qui, entre son campanile et ses églises, n’est en vérité qu’un parvis. La porte merveilleuse du Baptistère, cette porte aux ors pâlis, est ouverte; le cardinal et le clergé pénètrent dans l’ombre douce du Baptistère, au milieu du recueillement; les mystiques formules sont prononcées, puis le clergé, par le même chemin, rentre dans le Dôme. A chaque moment, la foule augmente et se resserre sur la place; de toutes les campagnes environnantes, de tous les quartiers de la ville, de toutes les collines, le peuple arrive et descend afin d’être témoin de l’embrasement du Carro. Ce Carro (char) est une particularité toute florentine dont l’origine, comme presque chaque coutume locale, est extrêmement ancienne.
En 1088, un des premiers de l’illustre famille des Pazzi, dont l’origine se perd jusqu’aux Romains, assurent quelques bons auteurs, un certain Pazzo di Ranieri, s’en alla batailler en Terre Sainte; il avait emmené avec lui plus de deux mille hommes d’armes; et ils combattirent si bien que ce fut un des leurs, Bonaguisa dei Bonaguisi qui escalada le premier les murs de Damiette, et y planta l’étendard des chrétiens et celui de la République Florentine. En récompense de ces prouesses, Godefroy de Bouillon donna à Pazzo di Ranieri un morceau de la pierre du Saint-Sépulcre, et cette pierre sacrée, rapportée à Florence, était en grande pompe et aux sons des trompes, battue le Samedi saint pour servir à rallumer le lumen christi. Pleins de reconnaissance pour un présent si insigne, les Florentins avaient fait parcourir à Pazzo di Ranieri, sur un char triomphal, les rues de la ville; et c’est en commémoration de cet événement que la famille Pazzi, depuis des siècles, fournit le Carro qui doit raviver ces antiques souvenirs.
Le Carro est une immense machine, comme un gigantesque gâteau tout enguirlandé de papiers de couleur qui sont des pièces d’artifice, sur lesquelles rampe le «dauphin» des Pazzi. Traîné par des bœufs blancs couverts de bandelettes et de fleurs, il arrive sur la place, et s’arrête sur le grand espace vide entre le Dôme et le Baptistère. De la Via Cavour, de celle des Calzaioli amenant ceux de l’autre rive, la population débouche en foule, maintenue à distance respectueuse du Carro par les «guardie civile» en bicornes cocardés des trois couleurs. Dans l’intérieur du Dôme, la fonction religieuse se poursuit lentement. Tout à coup éclate le Gloria. Alors, de l’autel même, part une fusée en forme de colombe, rapide comme l’éclair: elle parcourt le long d’une corde la grande nef du Dôme: les fidèles grisés par ils ne savent eux-mêmes quelle espérance, suivent des yeux le cours de son vol; subitement, la colombe paraît sur la place, suspendue dans l’air; une clameur l’accueille, elle fond sur le sommet du Carro, et en une seconde les pièces éclatent dans un fracas de flammes et de fumée. Au même instant, les cloches du campanile suivies de celles de toutes les églises de la ville, s’ébranlent dans une vibration triomphante et formidable pendant que se continue dans l’église le chant du Gloria dont les échos arrivent sur la place.
C’est une rumeur, c’est une poussée, c’est un éclat de vie qui secoue cette foule bariolée, et de toutes parts s’échangent des commentaires sur le vol de la colombina pendant que les pigeons couleur de nacre, hôtes habituels de la place s’envolent éperdus.