Les Florentins célèbrent trois Pâques, celle de la Nativité, celle de la Résurrection ou des œufs, celle de la Pentecôte ou des roses. Mais c’est à celle de la Résurrection que s’échangent les vœux affectueux et, avec la venue du printemps, ces formules ont je ne sais quelle saveur plus agréable; tout le jour, un peuple gai et joyeux, se répandra aux Cascine sur les Colli, s’abordera sourire aux lèvres, en se répétant la même salutation:
«Buone feste![J]»
IV
ROME
En marchant vers Rome on découvre soudain la voie Flaminienne: un pont brisé en marque la direction; une des arches est encore debout, solitaire et colossale; elle s’élève à dix-neuf mètres au-dessus de la rivière qu’elle franchit. La vue de cette arche unique et intacte que les siècles ont respectée et qui est entourée de débris, est comme un symbole grandiose de ce passé romain que rien dans le temps ne peut effacer.
Le grand événement de notre siècle pour l’Italie est assurément l’histoire de son Risorgimento (résurrection). L’Italie actuelle a été créée d’une infinité de souffrances et de sacrifices; beaucoup de ceux qui en peuvent porter témoignage vivent encore: et pourtant, sauf la figure populaire de Garibaldi, toute l’histoire de ce temps relativement si récent tombe rapidement dans l’oubli, étouffée sous l’évocation d’un passé écrasant.
Il convient de se rappeler que l’Italie moderne a été faite par Cavour, qui ne savait pas le latin et très mal l’histoire romaine. Il ne pouvait pas prévoir, il n’a pas prévu le déplacement de vision que la possession de Rome devait amener, et combien mesquines, insignifiantes et fragiles ses traditions de bonne et saine politique devaient paraître dans ce milieu qui veut des choses immortelles, et absorbe, comme un sable mouvant, celles qui sont passagères. Rome a été le noyau du monde, et précisément à cause de cela je ne suis pas sûr qu’elle puisse être jamais tout à fait le cœur de l’Italie. Aujourd’hui encore, les mères nourrices du monde antique, les louves romaines, de leur cage, sous les lauriers, au pied du Capitole, regardent la ville nouvelle avec leurs yeux de feu.
L’entité morale, païenne et chrétienne, a dominé l’individu, a fait la race, l’a conservée, et règne toujours.
Les grands bouleversements de l’ordre social, comme le fut notre Révolution, créent pour ainsi dire de nouveaux cieux et une nouvelle terre, tandis qu’ici le renversement d’une partie de l’édifice s’est accompli dans une sorte de paix, laissant subsister côte à côte les plus étranges anomalies. Lorsqu’on arrive au seuil du Vatican, après avoir parcouru les rues de la ville, remplies des signes de notre civilisation fatigante, on se trouve soudain en face du poste de garde, formé d’hommes habillés à la mode du XVᵉ siècle. Ils sont là un petit groupe de soldats, en pourpoints et chausses tailladés jaunes, rouges et noirs, comme des lansquenets de cartes; l’officier, en bas groseille et godron au cou, se promène, sous la haute voûte, au pied de cet escalier très doux qui mène à la chapelle Sixtine. Et après cette évocation vivante du passé, au-dessus du large chemin de ronde qui entoure Saint-Pierre, dominant une cour intérieure du Vatican, s’aperçoit, le fusil à l’épaule, la petite sentinelle noire italienne. Là finit un monde, ici en commence un autre: à travers les longs siècles, pareil contraste ne s’est jamais vu.
Jusqu’à une époque récente, il est indubitable que la joie de vivre, telle que l’entendait Talleyrand, lorsqu’il parlait des années qui avaient précédé la Révolution, s’était conservée en Italie, et notamment à Rome, d’une façon spéciale: le gouvernement était curieux et despotique, les mœurs indulgentes, et le respect apparent de l’autorité, la décence extérieure, maintenaient la politesse dans les rapports sociaux, sur lesquels les institutions démocratiques et libérales paraissent invariablement avoir une influence funeste. La longue paresse de ce peuple habitué à vivre de Rome toujours, de la Rome antique et de la Rome catholique, lui a laissé une beauté de formes incomparable. La race est pleine de vitalité: nobles et massives, les femmes ont, dans le peuple, un véritable cachet de grandeur; leur habillement convient à leur grâce un peu fière; toutes portent apparent le corset sur leur chemise à manches demi-longues; presque sans exception, elles sont coiffées d’un large mouchoir carré qu’elles relèvent sur les côtés et laissent tomber par derrière; il n’est pas d’arrangement plus simple, plus seyant et plus pratique que celui-là. Beaucoup ont, plié sur l’épaule, un châle de laine de couleur, qui sert de coussin à l’amphore ou au panier qu’elles y posent. Les vieilles sont superbes; parmi les jeunes, on voit des créatures d’une beauté achevée avec des teints bruns admirables, et une rondeur de contour et un duvet de fraîcheur, qui tend de plus en plus à disparaître, même dans la jeunesse, chez nos races fatiguées. Le goût noble de ces femmes dans leur ajustement est un plaisir pour les yeux: elles affectionnent une certaine nuance turquoise très pure et très douce, qui leur sied à merveille. J’observe la grâce toute particulière avec laquelle elles tiennent et bercent leurs nourrissons, emmaillotés comme des momies, et dont la tête seule est vivante: ils sont coiffés de singuliers petits bonnets phrygiens auxquels on aurait mis un bavolet.
Rien de curieux comme d’observer en ces minces détails la fidélité à la vieille Rome latine. Ainsi, dans les quartiers populaires, on continue à donner au pain la forme même qu’on voit peinte sur les plus anciennes fresques des catacombes; et la sorte de tourte ronde à laquelle est attaché un fiasco d’huile se vendait sans doute ainsi il y a deux mille ans. A l’heure présente, dans cette capitale d’un État moderne, le latin est encore d’un usage courant pour les choses vulgaires. Est locanda est la formule ordinaire sur les écriteaux indiquant les appartements vacants; et, au fronton des maisons, selon la coutume latine, on lit constamment, gravés sur la pierre, les titres de propriété—Libera proprietà—de tel ou tel. Toutes les fonctions de la vie semblent encore s’accomplir avec une grandeur naturelle et primitive; la vue du marché de la place aux Herbes est typique; à l’abri de leurs vastes parasols de couleur, ayant devant leurs évents leur balance à trépied antique, les femmes du peuple n’ont rien de bas ni de trivial, et leurs voix en général sont graves, pleines et harmonieuses. La plupart des enfants sont étonnamment beaux et prospères, et cela, je pense, au mépris de beaucoup de nouvelles lois d’hygiène: j’ai vu de superbes petits gars de six à neuf ans pirouettant dans la poussière des routes, et, bien que vêtus de guenilles, leurs membres arrondis, leurs visages de jeunes faunes heureux ne donnaient nullement l’impression d’une misère souffrante.