Les hommes sont plus rudes d’aspect; mais il y a des adolescents qui ont l’air et la mine de jeunes dieux faits pour s’ébattre dans un rayon de soleil; ce n’est assurément pas le sort qui leur est réservé, mais il faudra plus d’une génération pour créer chez cette race les caractéristiques d’un peuple moderne et tristement laborieux.

La configuration extérieure de Rome paraît singulièrement impropre à ses fonctions de capitale d’un État asservi à une étroite centralisation. Il y a, en effet, plusieurs Romes: la Rome antique, la Rome des papes, la Rome du peuple, chacune jetée sur ses collines; et la vie nouvelle qu’on veut infuser à la Rome capitale trouve un sol qui ressemble à celui de l’agro romano, à la fois le plus fertile et le plus difficile à cultiver.

Le gouvernement italien, s’est efforcé de transformer la Rome papale. L’inspiration de ces réformes n’était pas sans grandeur, et répondait à la nécessité de frapper les yeux des populations que les conquêtes de droits abstraits laissaient plus ou moins indifférentes.

L’œuvre qui s’est accomplie en Italie est immense, et à Rome seule, en vingt-six ans, on a entrepris et achevé des choses qui auraient pu occuper un siècle. Quatre-vingt-quatre millions, par exemple, ont été dépensés pour régler et rétablir le cours du Tibre: des quais magnifiques existent aujourd’hui, donnant à la ville une physionomie de prospérité active; mais, pour la population tant de travaux et de sacrifices aboutissent surtout au fait palpable de l’augmentation énorme des impôts, à la disparition des cérémonies et des fêtes qu’elle aimait, et à la destruction partielle des jardins qui étaient la parure de la Ville Éternelle.

Sur une des places de Rome se dresse un buste tronqué et à demi effacé par l’usure des siècles; c’est «Pasquino», porte-voix du peuple sous le gouvernement des papes, et dont les dialogues satiriques avec son compère «Marforio», le vieux triton à barbe de fleuve, qui lui faisait face, renseignaient mieux sur la vérité que ne le font les enquêtes parlementaires d’aujourd’hui. Et pour ne pas se tromper, peut-être serait-ce encore à «Pasquino» qu’il faudrait demander son avis sur ce qui se passe: je me figure qu’il se rirait de bien des efforts.

Le temps seul pourra tasser tant d’éléments hétérogènes. Il faut se représenter l’état moral presque unique d’une race qui est familiarisée par une habitude journalière avec les choses et les noms qui sont sacrés et mystérieux pour une partie considérable de l’humanité, et combien à un pareil peuple, il est difficile d’imprimer le cachet de la vie moderne. De l’avis unanime des hommes politiques les plus sages, pour répondre aux véritables besoins de l’Italie, chaque province devrait avoir des lois spéciales ou du moins modifiées selon le tempérament particulier de cette province. Car, malgré l’unité apparente, pour le peuple italien, la patrie locale conserve une importance prédominante. Tout y contribue: le dialecte d’abord qui sépare nettement les provinces et nourrit l’amour du terroir; puis une véritable différence physique de race qui n’existe pas seulement de province à province, mais de ville à ville. L’Italien du Nord, en général, méprise le Romain qu’il juge un être inférieur, dépourvu de toutes les qualités qu’il prise: popolo fiacco[K], dit-il avec dédain pour le caractériser. Aussi, quand il s’agit de faire vivre et agir de concert le Piémontais ou le Lombard, et le Romain, on se heurte à un antagonisme profond, car ils incarnent des idées radicalement opposées. En outre, l’ambiance de Rome, où l’Italie nouvelle est malgré tout sur la défensive, où elle se sent observée, surveillée par des yeux perspicaces et hostiles, produit chez les gouvernants un état d’énervement et de malaise continuels qui, probablement, n’ont pas été sans influence sur bien des décisions téméraires. Aussi le gouvernement parlementaire a-t-il encore plus d’inconvénients ici qu’ailleurs; et la stabilité immuable du principe dont dérivait le pouvoir des papes n’a pas trouvé un équivalent dans le prestige d’une dynastie royale qui s’est affaiblie en étant transplantée du sol où elle avait des racines profondes.

L’aristocratie romaine qui ne ressemble à aucune autre, qui est une force, avec des traditions magnifiques, s’est vue, du jour au lendemain, placée dans une situation anormale au milieu de laquelle elle a grand’peine à se soutenir. Les majorats et les fidéi-commis ont été abolis, et les familles contraintes à un partage destructeur. Néanmoins, par une contradiction flagrante, on a conservé à leur détriment d’anciennes défenses prohibitives, que les papes savaient sagement laisser dormir pour n’en user qu’à bon escient: aujourd’hui, au contraire, on les applique avec une rigoureuse injustice, et, après les désastreuses spéculations sur les terrains qui ont ruiné tant de familles patriciennes, l’impossibilité pour celles-ci (sans risquer la prison et l’amende exorbitante[L]) d’aliéner une partie de leurs richesses artistiques, est une servitude presque intolérable.

A l’heure qu’il est, la collection de tableaux des Borghèse, qui, réalisée, aurait renouvelé la splendeur de la famille, est mise en séquestre et protégée par un tourniquet devant lequel chacun dépose sa pièce d’un franc! Sûrement il serait préférable d’avoir en Italie quelques Titiens de moins, et qu’aux portes de Rome ne s’élevât pas cette sorte de ville morte, faite de maisons inachevées faute d’argent, et qui est d’une tristesse lamentable.

Cependant l’impression qui domine à Rome est celle du luxe et d’un luxe très aristocratique; l’empreinte patricienne y subsiste ineffaçable. A la porte ouverte des somptueux palais dont on aperçoit les vastes cours intérieures pleines de verdure et de fleurs, se tiennent le jour durant, domesticité oiseuse, les grands portiers solennels, le chapeau emplumé mis en bataille, et en main la grande hallebarde à grosse pomme tout enroulée de galons. L’extrême grandeur et la magnificence des habitations correspondaient à un état social qui, dans les classes supérieures, ne comportait pas la lutte pour la vie. La plante humaine se ressent longtemps d’une telle atmosphère: les femmes romaines de la noblesse sont belles en général, d’une beauté très spéciale, faite d’une sorte d’aisance libre et fière comme celle des animaux de race très pure; presque toutes sont remarquables par la beauté des yeux et de la bouche, une des grâces les plus rares dans les visages de femmes, et qui disparaît presque chez certaines races ultra-civilisées, où les bouches flexibles et douces ne se voient plus; les hommes ont souvent des figures fortes et fermées, et une sorte d’indifférence du regard qui témoigne de l’état d’esprit que Saint-Simon exprime lorsqu’il dit qu’un homme «sentait fort ce qu’il était».

Il y a évidemment une espèce d’impossibilité à déplacer le courant d’existence d’une population, et à changer des habitudes qui n’ont d’autre raison d’être que la routine. A Rome, par exemple, où depuis vingt ans le nombre des habitants a doublé, où la vie morale et politique s’est modifiée du tout au tout, où un élément presque étranger domine, où des voies commodes et belles ont été créées en dehors des portes, le centre de la vie est resté là où il était jadis, et, le long de l’étroit Corso, entre les boutiques et les cafés, se déroule toujours, selon la vieille coutume, le défilé des voitures qui ensuite iront, l’une après l’autre, monter la côte dure et resserrée du Monte-Pincio, pour s’arrêter sur la terrasse d’où l’œil domine Rome et voit le soleil s’affaisser derrière le mont Janicule. C’est là que se croisent journellement les livrées rouges de la Maison de Savoie et les livrées galonnées des princesses du parti noir.