Le grand flot humain et mouvant, qui vient de toutes les parties du monde se déverser à Rome, imprime à certaines parties de la ville un caractère unique. Dans le plus fort tumulte de l’après-midi, au milieu des fiacres et des tramways, j’ai vu, sur la place Colonna, marchant l’air extatique, une pèlerine, pieds nus, en robe grise, voile noir, bourdon au côté, chapelet en mains; elle passait sans presque attirer l’attention, tellement ce peuple est familiarisé avec les spectacles les plus inattendus.
L’aspect des rues de Rome est particulièrement brillant et animé, mais non de l’animation affairée et dure de gens occupés; on a plutôt l’impression d’une foule bariolée se pressant vers un but d’agrément ou de plaisir; et, du reste, dans ces rues étroites, sans chaussée, la circulation démocratique des tramways est fort peu commode; le conducteur se voit parfois obligé de descendre et de garder l’entrée de la voie où deux véhicules ne peuvent passer de front.
Un des traits les plus saillants de Rome est le nombre incroyable de ses fontaines, dont presque chacune porte le nom d’un pontife; et le Pont. Max., qui éclate sur tant de frontons, a quelque chose d’impérieux et de triomphant:
Tu es Pastor ovium, Princeps Apostolorum; tibi traditæ sunt claves regni cœlorum.
De telles inscriptions demeurent, et ne peuvent être effacées comme, à tour de rôle, on a fait disparaître les lis et les aigles de nos monuments, et j’imagine que ces grands caractères latins, hauts, fins et nets, qui racontent les papes disparus, sont à eux seuls un sérieux obstacle à l’assimilation complète du nouvel état de choses. Cette abondance et cette fraîcheur des eaux vives,—«eau vierge», dit une inscription, «eau pieuse», dit une autre,—a une séduction extraordinaire. Ses seules fontaines feraient aimer cette ville unique; leur influence est réelle sur l’être humain; je la crois calmante, et par conséquent politique. Aussi les papes tour à tour, jusqu’à Pie IX, premier reclus du Vatican, ont-ils continué la tradition des grandes masses d’eau courante jetées dans Rome.
La promenade aux villas suburbaines, patrimoines de la noblesse, ouvertes au public à des jours fixes, est un des agréments de Rome. C’est dans ces jardins qu’on respire pleinement cette atmosphère toute romaine qui ne ressemble à aucune autre, dans son mélange de sensualisme antique et de spiritualité mystique.
La villa Mattei, avec ses jardins enchanteurs, a un charme, une séduction qui donnent le goût d’une délicieuse paresse; il y pousse des lauriers dont les feuilles paraissent d’émail, et prêtes à être tressées pour les couronnes des triomphateurs; les iris bleus, comme des ailes de papillons monstrueux, bordent des allées faites pour les ébats des déesses et des faunes, et dans ce cadre voluptueux, se conserve vivante et vénérée la mémoire d’un des saints les plus populaires à Rome: ici a vécu humblement saint Philippe de Néri. Sur une terrasse qui domine la campagne romaine, et d’où le regard s’étend jusqu’aux collines que couronnent les ruines d’un temple de Jupiter, s’élève un bosquet. Ce bosquet, formé d’un treillis de fer couvert de fleurs, s’enchâsse entre deux colonnes antiques à têtes de femmes; et le banc de marbre qu’il abrite était le lieu de repos favori du saint: «Là (dit une inscription), il s’entretenait avec ses disciples des choses de Dieu.»
Les jardins du Vatican ont une beauté sereine, comme absolue. Le parterre intérieur, rempli de roses et de citronniers, resserré entre les arbres verts et les palmiers, et que surplombe au loin la coupole blanche de Saint-Pierre, est vraiment le jardin fermé de la Sulamite, le jardin liturgique, plein d’arômes, d’eaux vives, et de paix odorante. Tout l’univers, sauf cette coupole dominatrice de Saint-Pierre, a disparu derrière cette verdure éternelle.
Plus loin, dans la profondeur des grands jardins, se découvrent ces «casinos» des papes, lieux exquis de repos. Celui de «Papa Pio» est une oasis de marbre: une vasque légère remplie d’une eau limpide forme le centre d’une cour de marbre, qu’entourent des bancs et des colonnettes de marbre; au delà sont les longs parterres de gazon, les bois sacrés de buis et de lauriers, les fontaines abondantes et les tranquilles terrasses qu’ombragent les pins parasols; ici et là des jardiniers paisibles taillent le feuillage qui tombe tout vert sur le gravier blanc, et on a le sentiment d’être très loin des rumeurs de la terre. Dans un coin abrité, creusé en contrebas d’une allée, parque un petit troupeau: béliers, brebis et agneaux; ces quelques bêtes douces et inquiètes, réunies là, ont je ne sais quoi d’infiniment touchant. J’y ai vu un petit agneau noir tout faible qui s’appuyait au mur, arc-boutant son dos et laissant tomber ses pattes informes dans le mouvement prêté à l’agneau expiatoire. Tout proche, derrière un grillage léger, sont des paons, des paons blancs, frémissants et fiers, symbole antique d’immortalité, emblème favori des catacombes; ils se meuvent au milieu des colombes qui, comme Dante l’exprime,
.............. l’uno all’attro pande
Girando e mormorando l’affezione;