et, en haut, partout, volent ces grands corbeaux qui sont si nombreux à Rome.
Saint-Pierre est, dans son immensité recueillie, comme l’asile de la pensée humaine, le lieu élevé où le cœur des hommes prend un essor involontaire.
Voici qu’aujourd’hui le pavé de marbre est, en signe de fête, parsemé de buis coupé, et, au milieu même de la basilique, dans l’ombre tombante, sur des tapis orientaux, trois prêtres vêtus de chasubles somptueuses, rouges et violettes, se tiennent à genoux, immobiles; un groupe d’ecclésiastiques, en surplis est devant eux, serré derrière la croix qui est portée haut et à côté de laquelle tremble un cierge; tout autour, à genoux çà et là sur le pavé, des hommes, des femmes du peuple et quelques prêtres. Ils restent là longtemps, au milieu des allées et venues, et dans cette indifférence du monde extérieur qui est si fréquente dans les églises italiennes; puis le suisse habillé de violet donne le signal du mouvement, et clergé, femmes et peuple prennent, en chantant une mélodie traînante, le chemin de la sacristie, à la porte de laquelle ils se dispersent.
C’est un endroit assez étonnant qu’une sacristie de Saint-Pierre, toute pleine d’une petite racaille tonsurée, avec des soutanes couvertes de taches de cire; des monsignors à l’air délicat s’y promènent dans leurs robes violettes que couvrent des surplis fins et courts comme des canezous de femme; et des chanoines au masque accentué parlent entre eux. On ne peut s’empêcher d’observer à Rome avec quelle aisance et quelle dignité ce même clergé officie: les chanoines paraissent tous avoir été choisis de bonne mine et l’air imposant. J’ai vu à Saint-Jean de Latran pontifier un évêque jeune encore; il était sous les ornements blanc et or, harmonieux et magnifique, tantôt traversant avec aisance d’un pas mesuré le sanctuaire pavé de marbre sur lequel se reflétait doucement la lumière des cierges, tantôt assis, absorbé dans une pensée tranquille, tenant d’un geste hiératique sur ses genoux ses mains gantées de blanc. Nulle emphase, nulle raideur; l’office se déroule dans une sorte de paix heureuse, sans aucune impression de fatigue. L’aspect du clergé romain et son élégance spéciale se modifieront peut-être; maintenant que les fils de l’aristocratie ne font plus carrière dans l’Église, si par hasard il y a une vocation elle va aux ordres religieux, mais le clergé séculier se recrute dans le peuple, ou tout au plus dans la petite bourgeoisie;—il est vrai que le séminaire les prend et les façonne dès l’enfance.
Les séminaristes sont une curiosité des jardins de Rome; on les rencontre en bande avec leurs soutanes, tantôt rouges comme celles des cardinaux, violettes comme celles des évêques, ou bleues ou noires avec des ceintures claires. Cette soutane qui ne les gêne en rien—ils la troussent sans façon pour courir sur les pelouses de la villa Borghèse—finit cependant par leur prêter une dignité factice, et crée entre eux une véritable égalité.
L’importance donnée au «costume» a été une des grandes pensées sociales du passé, une de celles que nos institutions démocratiques négligent de plus en plus. Tandis que les hallebardiers du Vatican sont tous de tenue sévère et imposante, la force publique, guardia civile, qui se voit dans les rues est d’aspect en général presque ridicule. En Italie, la police, à laquelle s’attache encore l’odieux des anciennes polices secrètes, n’est nullement respectée: mal recrutée, hostile à la population qui la déteste, elle est heureusement supplantée par les carabiniers qui, moitié gendarmes, moitié soldats, sont un corps d’élite. Avec un uniforme à la Raffet—habit à queue et tricorne sur le front—leurs dos plats et leur air martial, ils forment un contraste complet avec la police veule, râpée et mal tenue. Les carabiniers donnent l’idée que la loi est en effet une force morale: à cheval, le fusil en bandoulière, la peau de mouton sous la selle, ils sont fort beaux; et, les jours de revue, leurs officiers, avec d’énormes panaches blancs et rouges, sont d’allure très fière. Il est singulier que, dans ce pays où les officiers ne quittent jamais l’uniforme, ils manquent en général tout à fait de l’air raide et cassant qui fait le militaire impeccable. L’accoutumance, jointe au naturel du caractère italien, les dispose, dès qu’ils ont passé la jeunesse, à porter l’uniforme comme n’importe quel habillement, et l’on voit de bons pères de famille qui paraissent l’avoir chaussé comme une pantoufle. Seul peut-être le vieux fonds militaire piémontais à gardé l’allure soldatesque. C’est dans les milieux militaires qu’il faut vivre pour se rendre compte de la loyauté d’attachement qu’inspire encore la Maison de Savoie. Il y a chez beaucoup d’officiers une sorte de passion dynastique qui étonne presque nos esprits déshabitués de cet ordre d’idées.
L’armée, du reste, est l’amour de la nation qui l’admire en bloc, et qui trouve en elle l’expression tangible de l’unité de la patrie. Et pourtant la force des choses a établi un conflit entre cette armée et ceux qui ont fait l’unité de l’Italie, tous plus ou moins rattachés aux anciennes sociétés secrètes. Ainsi, au vingt-cinquième anniversaire de l’entrée à Rome, les délégations de la franc-maçonnerie ont eu le pas sur celles de l’armée, et le scandale a été grand. La hantise du spectre clérical porte le pouvoir à encourager ceux qui attaquent le catholicisme, sans réfléchir que ces mêmes hommes sont fatalement destinés à combattre le gouvernement qui les protège aujourd’hui. Aussi ce sont les catholiques qui, en Italie, ont les yeux ouverts sur les dangers du socialisme montant, et, par les œuvres et par la parole, tentent de l’enrayer.
Le silence tombe de bonne heure dans les rues de Rome; et alors domine dans les carrefours la rumeur des inlassables fontaines. Rien de beau, rien de noble comme ces vastes silhouettes de palais immenses. L’aspect des rues se modifie comme dans une fantasmagorie; d’une artère moderne, on débouche sur un temple en ruines. Je monte vers la haute masse du Capitole. Des parfums très forts, magnolias et jasmins, arrivent à tous moments en bouffées par-dessus les grands murs. Au pied du Capitole, comme au fond d’un lit de fleuve desséché, le Forum se découvre avec ses colonnes droites comme des tiges de lis, les portiques de ses triomphateurs, et l’emplacement désert du feu sacré. Les lumières d’une station de fiacres piquent la chaussée au-dessus du Forum; les grandes lignes majestueuses du Palatin se découpent dans la nuit, et quelque chose d’aussi puissant que le vertige vous saisit devant l’abîme de ce passé grandiose. Au bout de la Voie Sacrée aux dalles lisses, se lèvent dans la clarté douce de la nuit les ruines du Colisée; son immense enceinte se dessine noire, déchiquetée. A cette heure tardive on pénètre dans l’intérieur par une arcade profonde à peine éclairée, et, une fois dans la vaste arène sombre, la ville et les humains disparaissent même du souvenir. On n’entend pas un bruit, on ne perçoit pas un souffle; les gradins vides s’élèvent en rangs formidables jusqu’aux vastes baies qui paraissent des yeux privés de leurs prunelles; sous les pieds, se creusent les dessous mystérieux du cirque, on en découvre les corridors sur lesquels s’ouvrent d’étroites cellules. Ce lieu, vu la nuit, est tout plein d’un remous subtil des milliers de créatures vivantes qui y ont palpité ou d’ivresse féroce, ou d’ivresse héroïque. L’effort de l’antiquité romaine, pour tirer de la vie un maximum de sensations fortes, se lit dans ces amas de pierres, dont la fierté a résisté à tous les outrages, et qui, même là où elles fléchissent, donnent l’impression d’une domination intangible.
La cité léonine avec ses murs sans fin, murs si hauts, si redoutables qu’ils semblent avoir été consacrés par les augures, paraît vide. Une vieille porte franchie, et on entre dans le Transtévère plus abandonné encore; de temps en temps toutefois dans une embrasure obscure se soulève un de ces épais rideaux qui servent de portes, et on découvre les lumières d’un cabaret, on entend un bruit de chants, puis le rideau s’abaisse, et le grand silence retombe. Sur une place, très haut au fronton d’une maison, brille une lampe votive qui projette sur le mur l’ombre d’une croix noire. Elles sont devenues rares maintenant, ces lampes votives dont, il y a quarante ans, plus de mille brillaient jour et nuit dans Rome. On a supprimé aussi presque totalement les trois mille images de la Madone et des saints qui tenaient compagnie au petit peuple ignorant. J’ose dire qu’il l’est toujours et peut-être plus, malgré ces exécutions.
Par une rue étroite on arrive à Saint-Pierre; la grande place est absolument déserte, dominée par l’immense église qui semble une pieuvre puissante faite pour attirer tout à elle. A droite, dans les hauts bâtiments fermés du Vatican, deux ou trois fenêtres sont encore éclairées, et, dans la nuit environnante, ces fenêtres demeurent l’impression suprême. Car, de quelque façon qu’on envisage le catholicisme, il est indéniable qu’à travers la barbarie des siècles écoulés, il a conservé et gardé précieusement l’étincelle à laquelle le monde civilisé, menacé encore aujourd’hui, viendra rallumer sa torche; il est la représentation d’un passé qui, dans ses caractères les plus élevés, est le patrimoine de l’humanité.