V
L’AGRO ROMANO

L’état de la campagne romaine qui se découvre partout autour de la ville a été depuis des siècles un problème inquiétant pour les maîtres de Rome.

Tour à tour, il est vrai, les papes ont fait des efforts pour modifier l’état de la campagne romaine, mais avant 1870 les conditions mêmes de la propriété étaient une entrave presque absolue à une amélioration quelconque; en effet, l’agro romano était possédé par quelques tenants[M].

L’agro inculte s’étend autour de Rome sur une surface de deux cent quatre mille hectares, et, en conséquence, tout, à Rome, viande, lait, légumes, doit s’importer d’autres parties de l’Italie.

Aujourd’hui, par suite des morcellements successifs imposés par la loi, deux familles seulement possèdent six mille hectares et la possibilité d’un autre état de choses peut s’envisager sérieusement.

Les relations du propriétaire romain et des cultivateurs du sol ont conservé quelque chose de la dureté de l’esclavage antique. L’exploitation de l’agro romano est depuis des siècles entre les mains de ce qu’on appelle les mercanti di campania qui afferment la terre au propriétaire dont la responsabilité morale est nulle. Les mercanti qui habitent presque invariablement la ville, et se réunissent chaque soir sur la place Colonna pour discuter leurs intérêts, sous-louent à leur tour la terre à des exploitants partiels, paysans des Abruzzes, possesseurs de troupeaux; et le fourrage très médiocre que fournit la campagne romaine suffit aux bêtes en liberté, laissées au pâturage jour et nuit.

Entre les monticules, volcans éteints qui rendent l’agro semblable à un océan solidifié, sur la route blanche et sèche, s’avance un troupeau de moutons; un paysan, la peau de bique sur les jambes, le chapeau en forme de heaume bas sur le front, l’anneau d’or à l’oreille, l’air brutal sous sa barbe rousse, le précède. Derrière le troupeau, monté sur une jument qui suit son poulain, un homme, le tabaro[N] noir doublé de vert sur les épaules, marche dans un nuage de poussière, et à ses côtés un chien à poils longs. C’est le vergaro (chef des troupeaux), un de ceux à qui les mercanti sous-louent une partie du pâturage.

Les grands bœufs gris à cornes énormes,—descendants de ces fiers bœufs romains qui buvaient du vin,—errent au milieu des ruines majestueuses sous la garde du massaro. Les juments et les poulains qui galopent follement dans les haut herbages appartiennent au cavallaro. Vergari, massari, cavallari, sont les vrais maîtres de la campagne romaine, et ont tout intérêt à ce qu’elle reste un désert.

Ce sol de l’agro romano cependant est le plus riche qu’il soit; il se compose de deux parties distinctes: le tuffo, terre admirable, riche en phosphate, en potasse et en azote, susceptible d’une culture intensive, et la pozzolana, sorte de sable dont on fait un ciment qu’employaient déjà les Romains, et qui s’exporte au loin.

Actuellement la malaria a rendu ces richesses improductives. La malaria, qui règne pendant trois mois de l’année, juillet, août et septembre, est causée par la stagnation de l’eau des marais, en l’absence de toute culture. Le problème qui s’impose est celui-ci: se servir de l’eau stagnante pour l’irrigation selon la méthode lombarde, et la rendre bienfaisante au lieu de destructive. Partout se retrouvent dans la pozzolana les traces du drainage des Romains qui avaient su rendre habitable une région où présentement pas un oiseau ne vole. Des terres plus malsaines encore: la maremme toscane, l’estuaire du Pô, ont été reconquises pour l’agriculture et des hommes compétents sont persuadés qu’on peut en faire autant pour la campagne romaine, et enrichir le pays de ses immenses ressources.