TERRE DE BROUILLARD


I
DECORS ET ASPECTS

So it cometh often to pass that mean and small things discover great, better than great can discover small.

BACON

(Et il advient souvent que les choses petites et triviales expliquent les grandes, mieux que les grandes ne peuvent expliquer les petites.)

Les comédies de Shakspeare, bien plus que ses drames, évoquent l’époque où il a vécu, cette Angleterre du XVIᵉ siècle, si différente de celle d’aujourd’hui, non pas seulement par l’évolution des siècles, mais par l’essence même de son génie. Au théâtre de Sa Majesté, l’acteur Tree a fait revivre triomphalement une des plus délicieuses fantaisies de Shakspeare: La Douzième nuit ou Ce qu’il vous plaira, extraordinaire et savoureux mélange de vie italienne et de vie anglaise. Le poète se souciait fort peu des conventions, jouissant éperdument de donner un libre essor à toutes les imaginations qui lui venaient à l’esprit, sans prendre la peine de les préparer, ni presque de les coordonner.

Ce n’est rien que cette fable jaillie toute vive d’une page de conteur italien, et néanmoins quel spectacle exquis: sur la terre d’Illyrie, où toutes les races fusionnent, abordent deux jumeaux, frère et sœur, l’un croyant l’autre mort; Viola, la sœur, s’éprend soudainement du Duc, sensuel, gracieux, et musicien: et voilà matière à un échange de propos galants et subtils. L’Angleterre du XVIᵉ siècle comprenait parfaitement ces choses, et on dirait qu’elle veut les comprendre encore.

C’est proprement, le divertissement et rien de plus, que nos ancêtres demandaient à la scène... Les décors sont de purs chefs-d’œuvre. Il y a un jardin, avec d’infinis gradins formés de gazons, et des charmilles, et un pont couvert de roses, qui est un cadre pour les amours les plus jeunes et les plus ardentes; on y voit, sans étonnement, s’agiter ce mélange de seigneurs du XVIᵉ siècle, de fustanelles grecques, de belles dames d’une cour d’Este quelconque, de deux compères et d’une commère qui vivaient certainement sur les bords de la Tamise; rien n’étonne... et lorsque le troisième acte se termine sur un air de pipeau du fou, on comprend que c’est un rêve, mais qu’il est bien doux de rêver...