Londres a le plus agréable aspect en ce moment, quelque chose de la fraîcheur d’un réveil: après la période de tristesse qui a suivi la mort de la reine Victoria, on respire, et les visages ont retrouvé toute leur sérénité; le demi-deuil est encore porté généralement dans un certain milieu, celui de la «society» par excellence, et c’est la plus jolie chose du monde que cette quantité de robes de foulard, à tons doux: mauve, blanc, gris, et tous ces panaches noirs légers où tremble du blanc. Jamais, je crois, les Anglaises n’ont été si follement élégantes; je dis follement avec préméditation, car cette orgie de robes ajourées, de dentelles et de gaze, de mousseline de soie, les plus immaculées et les plus légères, dans ce pays et cette ville où tout se salit sous la fumée, entraîne nécessairement une dépense effrénée.

L’air indifférent, les femmes descendent Bond Street, à onze heures du matin, en robe de crêpe de Chine blanc... Il n’y en a pas une ainsi, il y en a dix, il y en a cent! Celles qui ont quitté le deuil sont en bleu de ciel, ou rose pâle, toutes nuances les plus délicates qui ne doivent pas être effleurées. Ce tralala somptueux surprend un peu les yeux habitués à la pondération parisienne, à cet ajustement entre la parure et l’occasion; ici, point, c’est la saison: qu’il soit midi ou cinq heures, que ce soit la rue, le salon ou le parc, c’est tout comme, les bannières sont déployées!

Cette particularité n’est pas nouvelle, mais le genre de toilette actuellement en vogue la rend plus frappante que jamais: comme la mode est pour l’heure au service des femmes grandes et fragiles, pour ne pas dire maigres, elle trouve ici à qui s’adresser; l’Anglaise fanfreluchée est extrêmement à son avantage, avec les énormes chapeaux battant de l’aile, les postiches, qui sont de véritables perruques, élargissant la tête (on appelle cela ici des «transformations», ce qui sauve l’honneur); peu de blondes, la mode est au châtain clair et chaud. Les types fins, que les coiffures étriquées, les chapeaux en béguin encadraient mal, redeviennent de charmants Reynolds et des Gainsborough fantaisistes.

Le changement le plus marqué est la décadence complète du col carcan, ou du velours qui le remplaçait; la majorité des robes sont sans col, ou ont seulement une légère dentelle: autour du cou, un collier de perles, et pour celles encore en noir, des turquoises; il paraît que la turquoise est deuil; c’est drôle... mais c’est joli.

De robes tailleur, point; partout du clair, et toujours du clair; l’éducation de l’œil a été faite par les magasins orientaux, et vraiment on est arrivé à des tonalités qui conviendraient aux bords du Gange... Les petites filles sont toutes presque en blanc et même les grandelettes; les bonnes d’enfants également en blanc.

Beaucoup d’intérêt pour les nouveaux souverains; on s’attroupe devant leurs portraits comme si leurs visages étaient inconnus, ou se révélaient soudainement nouveaux; et, par le fait, ils sont d’un aspect autre; ainsi il y a un portrait du roi Édouard en manteau royal, et de la reine, l’hermine aux épaules, couronne en tête, qui est excessivement curieux, dans son aspect moyen âge: ils semblent, ces deux souverains si modernes, descendre d’une ancienne tapisserie, lui, gros, lourd, impassible, avec, sans offense, une lointaine ressemblance à Henry VIII; elle, hiératique tout à fait, une princesse de missel (on cherche son livre d’heures) incroyablement jeune, les yeux étonnés, la main droite légèrement posée dans la main gauche du roi.

Les badauds demeurent en arrêt devant la porte de Marlborough House; une porte pas royale, par exemple, car les souverains habitent encore, quand ils sont à Londres, leur logis ancien, leur maison de simples particuliers, et de simples particuliers nullement grandioses. On met en ordre Buckingham Palace, où tout change et se renouvelle. Le roi est évidemment bien aise d’être enfin arrivé au trône, et a changé d’allure sans effort; la reine, dit-on, se rebiffe plus à l’étiquette; elle a été habituée à tant d’aisance sous ce rapport, et à si peu de contrainte dans ses mouvements, qu’il y aura assurément à faire pour prendre le nouveau pli, car enfin, quoi que disent ses portraits, elle n’a plus vingt ans!

En vérité la reine Alexandra est vraiment stupéfiante de jeunesse et à la voir passer assise haut dans sa calèche, la taille libre et déliée, le visage extraordinaire sous l’auréole de cheveux dorés, il est impossible d’imaginer qu’elle soit mariée depuis bientôt quarante ans! Et lorsque, ce qui lui arrive souvent, elle tient sur ses genoux royaux le dernier de ses petits-fils vêtu de blanc, l’illusion est complète! Elle est l’idole du peuple, précisément pour cet agrément physique, si merveilleusement conservé; dans les hautes sphères, elle a un peu usé son prestige pendant la longue attente présomptive.

Drôle de chose que la mode; je me souviens d’un temps où la «veuve» en pompeux habits de deuil se rencontrait partout; maintenant elle s’est évanouie, c’est la jeune douairière qui lui a succédé, mais l’imitation est plus difficile. Je regardais une femme, avec un vieux dos pincé à la jeune,—nul manteau, rien,—descendre majestueusement et surtout péniblement, les marches de la Royal Academy. Arrivée en bas, elle s’est retournée, et dans un visage bouffi et durci sous un paquet de frisures foncées, j’ai reconnu la duchesse de X..., une des grandes dames, qui a régné et qui règne despotiquement sur la société anglaise... depuis cinquante ans...; et actuellement elle est nouvelle mariée d’il y a quatre ans! Sa destinée a été extraordinaire: simple jeune fille de bonne maison allemande, sans aucune fortune, elle a été aimée de deux ducs anglais et successivement épousée; son mari d’aujourd’hui lui a consacré sa vie, avait renoncé pour elle au mariage, et finalement ils sont légitimement unis! Ils mènent l’existence de jeunes gens, ne demeurant jamais en place. Elle doit avoir 70 ans ou bien près. (Sa Grâce était de la première fournée à Compiègne après le coup d’État), et comme elle a été idéale en sa première jeunesse, elle aurait pu devenir une délicieuse vieille femme: c’est une carrière bien délicate que celle de rester toujours jeune. Si j’étais la reine Alexandra, je m’en méfierais un peu.

II
LES DISTRACTIONS