On s’étonnera peut-être d’entendre parler de la sociabilité des Anglais et du contraste qu’elle montre avec l’extrême insociabilité qui prévaut maintenant en France. Mais il suffit simplement de fréquenter un peu les omnibus et les chemins de fer anglais pour être frappé de ces façons humaines que les êtres, hommes et femmes, ont les uns vis-à-vis des autres à commencer par les conducteurs frustes et mal mis, qui aident sérieusement et simplement les femmes; quand une femme pénètre dans une voiture publique, il est presque sans exemple qu’un homme ne lui tende pas la main pour l’aider à prendre sa place; ce n’est pas par galanterie, mais—je tiens à l’expression parce qu’elle me paraît vraie,—c’est une espèce d’humanité, l’application générale du principe que le plus fort doit aide au plus faible.

Toutes les fictions sentimentales ont encore cours en Angleterre; du moins jusqu’ici les gestes demeurent. Il semble que précisément l’absence d’uniformité, tout en développant les personnalités, crée entre elles le genre de liens qui procèdent des sentiments primordiaux du cœur de l’homme. Je pose en principe absolu qu’une femme anglaise, seule, égarée ou malade dans les rues de Londres, rencontrerait beaucoup plus de secours et de compassion personnelle qu’une femme se trouvant dans les mêmes conditions à Paris.

L’Anglais est naturellement confiant, et l’éducation ne lui a pas appris à tout suspecter; au contraire, une certaine crédulité est tenue comme une décence d’esprit, et presque un point d’honneur.

Les enfants, les animaux attirent dans les rues de Londres une sympathie particulière et patriarcale; les gens fraternisent facilement, parlent, font des questions ou regardent en souriant. Le baby et le chien jouissent de la faveur universelle, et le grand enfant qu’est l’Anglais s’en amuse presque toujours.

L’idée sentimentale est invariablement sûre du succès. Ainsi, deux fois dans des quartiers populeux j’ai vu comme enseigne, sur la porte d’une gargote, que tout y était aussi bon que le fait mère (as nice as mother makes it). C’est puéril, mais évidemment cela répond aux aspirations familiales d’une clientèle qui paraît l’être fort peu.

Ce côté un peu enfantin du caractère anglais trouve, pour une autre classe, sa satisfaction dans le goût immodéré de la lecture. En règle générale, la Française lit peu: les livres coûtent cher, l’économie est une tradition de bonne maison; les occupations de l’intérieur, de la famille et du monde absorbent plus ou moins la femme, et la lecture n’est qu’un amusement bien intermittent. A Londres, au contraire, l’appétit pour les livres a pris des proportions presque effrayantes; on sait quelle quantité négligeable sont les cabinets de lecture à Paris; à Londres, le principal ne peut être comparé qu’à la Bibliothèque nationale; c’est une institution du même genre, les succursales sont nombreuses et le service des livres pour la province constitue un département d’affaires d’une extrême importance. Tout le monde, à partir de la très petite bourgeoisie, trouve le superflu qui va à la «Librairie circulante». Du matin au soir, les femmes de toutes les classes, presque de tous les âges, rapportent des livres et en viennent reprendre. Mudie, pour l’appeler par son nom, est aussi bien connu de la population londonienne que notre Louvre ou notre Bon Marché des Parisiens. Pour moi, je suis convaincu que l’ignorance est infiniment préférable à ce besoin morbide de vivre dans un monde imaginaire, car ce sont les romans qui, bien entendu, forment le fond des livres demandés. Peut-on se figurer rien de plus mauvais intellectuellement, de plus pernicieux moralement, que cette consommation de littérature inférieure? D’autant que les auteurs font surgir des types, et je suis persuadé que Dodo, par exemple, l’héroïne à la mode, à mon avis bien inférieure moralement à Mᵐᵉ Marneffe, a créé une classe de Dodos, personnes absolument affranchies de sentiments quelconques, monstres d’égoïsme et de sottise. De même que dans l’ordre physique ce n’est pas ce qu’on mange, mais ce qu’on digère, qui nourrit, cet appétit déréglé de lecture n’est en somme qu’une boulimie cérébrale et non pas un signe de culture. La culture intellectuelle la plus raffinée a existé avant l’invention de l’imprimerie. Il est possible que la bonne littérature bon marché soit un bienfait (je n’en suis pas sûr), mais la mauvaise littérature bon marché est assurément un désastre, et nulle part elle n’a plus cours qu’en Angleterre. Assurément ce goût de la lecture devient chez certaines Anglaises une qualité très relevée, mais alors ce sont des laborieuses qui obéissent à une discipline d’études, et la lecture est transformée en un travail. Dans les pays catholiques, l’habitude de la confession, de se pouiller l’âme, comme dit Huysmans dans sa langue imagée, empêchera toujours que des jeunes filles de bonne maison consacrent un nombre d’heures illimité à des lectures oiseuses; cela leur serait tenu à péché, et c’est justice.

Mais cet excès n’est rien en regard de la frénésie de jeu qui s’est emparée des classes supérieures: le «bridge» est actuellement le maître omnipotent de la société anglaise; le goût du gain immédiat a commencé par les spéculations féminines à la Bourse; maintenant il n’y en a plus que pour le bridge, cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer; hommes, femmes, jeunes filles, tout le monde joue, dans les clubs de femmes, et dans les salons les plus aristocratiques; on dîne pour le bridge, on se réunit pour le bridge, certaines douairières ont la spécialité de rabattre les joueurs, l’engoûment est tel que toutes les barrières en sont renversées: bon joueur ou bonne joueuse de bridge, avec l’argent qu’il y faut, on entre d’emblée, dans les milieux les plus selects; comme les femmes s’y sont mises avec fureur, les conséquences sont ce qu’elles doivent être, et les scandales de genres divers en sont la suite...

Déjà on entend le cri d’alarme, mais il n’est guère probable qu’il soit écouté; le désir d’émotions fortes, le besoin insatiable d’argent allant toujours croissant, le bridge est venu servir ces deux passions: la femme jouant au club jusqu’aux heures du matin est une variété humaine plutôt curieuse; bien entendu, le champagne et le whisky soda sont appelés à lui rendre ses forces quand ce n’est pas le gingembre. Et notez que c’est l’élite qui s’est donnée au bridge. Ce qui est typique c’est l’espèce de cynisme avec lequel cette société confesse ses vices, elle le fait comme elle étale son élégance, sans réticences. On a le sentiment qu’à côté de Londres, Paris est une ville fermée, mystérieuse, car il n’y a aucune comparaison entre les discrètes réclames mondaines et la façon dont ici tout est jeté en pâture au public. Le peuple de cette ville est mille fois plus tolérant que celui de Paris, mais j’aurais peur du réveil!

Dans des temps qui, vus de loin, paraissent avoir été en proie à de nombreux maux, guerres périodiques, pestes, famines, les peuples chrétiens avaient puisé dans leur foi un ressort extraordinaire, et les jours chômés apportaient la joie au plus pauvre. Il est indubitable que nous ne connaissons plus rien de cette ivresse physique des fêtes du moyen âge. Pendant trois siècles, les fêtes catholiques ayant été supprimées, la joyeuse Angleterre avait perdu la tradition de ces bordées populaires, exutoires en somme nécessaires. On y revient, mais on ne chôme plus les saints, on chôme les banques: Bank holiday est une institution dorénavant reconnue, se renouvelant quatre fois par an, et qui est la fête exclusive du prolétaire; ces jours-là toute la population laborieuse se répand aux environs de Londres, et dans les endroits où l’on peut s’amuser. C’est le grand jour de liesse pour Arry et Arriett! Cette année même j’ai assisté à Hampstead aux ébats de cette populace un peu rude, mais en vérité pas méchante. Cette colline de Hampstead est admirable. De ce côté seulement Londres s’arrête net; il n’y a pas cet éparpillement sordide qui, par ailleurs, fait ressembler la ville à un océan sans bords. Ici, c’est la pleine campagne; un grand vent d’est gai et sain balaye l’atmosphère, la colline est verte, montueuse, couverte de beaux genêts; tout en haut, sur la crête, quelques belles habitations particulières, entourées de ces jardins exquis de paix, d’ordre et de fraîcheur, qui sont le vrai jardin anglais; puis sur le Common, le grand ébat des baraques, des chevaux de bois, des orgues, des charrettes, des rafraîchissements, des vendeurs de petites bouteilles d’étain, dont en pressant on fait jaillir un jet d’eau, (et c’est ma foi plus propre que les plumes de paon); beaucoup de musique, beaucoup de drapeaux, beaucoup de bruit; aucune difficulté à circuler au milieu de tout ce monde; quantité de filles appartenant à la classe des match makers, ouvrières des fabriques d’allumettes; elles sont là avec leurs chapeaux emplumés, leurs jupes claires, leurs allures indépendantes. Ces filles ont un type bien spécial: elles portent toutes une frange de cheveux coupés au-dessus des yeux; en général elles sont très brunes; il y a eu évidemment dans cette classe inférieure un mélange de sang étranger, peut-être même de sang bohémien; c’est comme une race dans la race; moralement elles sont folles de parure; leur Feather Club prime tout pour elles: on se réunit par groupe de dix ou douze; chacune verse sa cotisation hebdomadaire: un shilling, six pence, c’est selon; puis on fait l’acquisition d’une plume qui est tirée à la loterie par les membres du club. Ces filles ont une besogne dure et mal payée, mais sont indépendantes et insouciantes, faisant l’amour comme Mimi Pinson, sans intérêt et sans arrière-pensée. Elles sont là ce jour de printemps à s’amuser avec la liberté de jeunes pouliches. Beaucoup aussi de grandes fillettes, bien moins enfants que nos enfants du même âge; très habillées d’affiquets de toute nuance, elles passent par groupes se tenant la main et dansant des pas de music-hall, avec un plaisir évident. Arry, lui, crie, monte sur de pauvres et patientes haridelles. Par-ci par-là un couple vautré à terre; mais c’est l’exception; ils sont comme momentanément emportés dans une grande impulsion de mouvement; c’est la revanche animale de l’immobilité laborieuse et fastidieuse. Le propre de ces fêtes, c’est qu’elles n’évoquent rien; aucune idée patriotique, aucun anniversaire, aucun sentiment; c’est uniquement une récréation consentie. L’Église, qui a toutes les sagesses, savait bien ce qu’elle faisait en tolérant les fêtes populaires, et en les revêtant d’un caractère religieux, et voici qu’après le puritanisme l’Angleterre y revient, avec l’idée en moins.

III
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