Les Anglais parlent beaucoup de leur amour du «home»: il m’apparaît toujours de la même nature accommodante que la dévotion d’une très grande et honneste dame du XVIIᵉ siècle, laquelle, couchée à l’aise avec un ami particulier, lui dit soudainement:
—Petit bon (c’était son nom d’amitié et d’usage), il y a quelque chose en vous qui me fait peine!
—Et quoi donc, madame?... (Ah! que ces gens étaient bien élevés!...) répond l’interpellé inquiet.
—Petit bon, vous n’êtes pas dévot à la Vierge, non, vous n’êtes pas dévot à la Vierge!...
La famille anglaise, roulant pendant des années consécutives, de ville d’eaux en ville d’hiver, d’hôtel en appartement meublé, proclamera en toute circonstance son sentiment supérieur de la valeur du «home» et tiendra pour certaine, indiscutable, l’infériorité de l’âme française sur ce point spécial. Or, cela est comique!... Ces gens, qui ont sans cesse le «home» à la bouche, et en parlent comme du saint des saints, ne ressentent nullement pour leurs pénates familiales cette sorte de pudeur et d’attachement qui est le fonds même du culte du chez soi en France. L’idée de louer couramment et habituellement le logis qu’on habite, de laisser au plus offrant le droit de pénétrer dans le secret de l’intimité de notre vie, de profaner en les livrant aux mains et aux yeux étrangers, les chers souvenirs, inspire une juste horreur à toute vraie femme de sentiment délicat. Il faut une nécessité impérieuse pour réduire une famille française à envisager cette idée, et il n’en est pas qui ne préfère une habitation restreinte, qui demeurera sacrée, à une installation plus vaste, ayant la banalité de l’hôtel. En Angleterre, au contraire, la location du «home» entre dans les combinaisons budgétaires de presque chacun; on reste stupéfait de la facilité avec laquelle, même les grands seigneurs riches, louent leurs habitations, soit à la ville, soit à la campagne, et rien ne m’étonnerait moins que de voir le roi Édouard en faire autant à un moment donné. Chez les classes moyennes, c’est une coutume courante: va-t-on à la mer, on loue sa maison; veut-on voyager à l’étranger, on la loue encore; cette opération ne cause ni chagrin ni déplaisir, aucune révolte n’accompagne la pensée de voir envahir le sanctuaire du «home»; beaucoup même l’embellissent, non pour en jouir, mais pour en tirer meilleur parti. Les Américains sont spécialement friands de demeures renfermant des souvenirs héréditaires: pas un des souvenirs les plus personnels ne sera enlevé, pas un visage aimé et disparu ne sera tourné au mur! Quand on est témoin de ces choses et qu’on songe à l’amour presque frénétique de la majorité des Françaises pour leur armoire à glace, à la répugnance profonde qui les envahirait à la seule idée de laisser quelqu’un d’inconnu coucher dans leur lit, on peut mesurer la différence radicale des deux caractères et dire qui aime le «home»!
L’instabilité de la famille anglaise est sans égale en Europe; où voit-on autre part des familles qui, pour raison d’économie ou d’éducation, s’exileront indéfiniment et iront planter leur tente dans quelque ville étrangère? Les Anglais ne font pas autre chose, les journaux féminins à clientèle énorme sont bourrés d’indications sur toutes les pensions bon marché d’Europe; pas de trou breton ou allemand qui n’ait été exploré en vue de ces émigrations qui ne cessent jamais. Même dans le pays natal, on ne sait plus demeurer tranquille et si on pose dans le «home» officiel, l’agitation est cependant l’état normal: les filles de la maison seront continuellement en «visite»; on s’absente pour deux, pour trois jours à propos de tout et de rien; le besoin de diversion est devenu l’aspiration dominante; du haut en bas de l’échelle sociale, le «change» est tenu pour la panacée universelle. Il est certain que le sentiment du devoir s’effritant tous les jours plus, et la vie en elle-même n’étant pas constamment amusante, il est nécessaire de se démener pour la rendre plus divertissante. Les Anglais et les Anglaises de ce siècle sont un peu comme les gens d’estomac malade à qui il faut des régimes extraordinaires; l’existence, voire même luxueuse, douce et familiale, ne suffit plus qu’à une petite minorité: exercices physiques périlleux, risques de la chasse à courre pour les jeunes femmes, un craze (lubie) d’un genre quelconque, semblent une nécessité pour exister. L’épanouissement pur et simple de la jeune fille en femme, le mariage et la maternité comme sanction suprême de l’existence, sont considérés comme des doctrines surannées; et comme la nature, malgré la résistance qu’on lui oppose, reste toute-puissante, toutes ces jeunes filles à destinée anormale sont bien forcées de chercher ailleurs l’exutoire de leur jeunesse: il se développe chez elles un besoin maladif de distraction, d’agitation, d’exaltation. Le célibat des femmes est un grand danger pour une société; quand il devient trop général, il s’emmagasine une réserve de forces non utilisées qui un beau jour fait éclater la chaudière. Il y a en Angleterre, en ce moment, une génération de femmes qui ont de trente à quarante ans et qui sont, sous des dehors paisibles, des agitées dangereuses. Toutes ces grandes femmes fortes et saines avaient besoin pour demeurer en équilibre moral et physique, de mettre au monde de nombreux enfants, et ni le journalisme, ni les arts, ni l’élevage des chiens, ni celui des chats, ni les ruches d’abeilles dans le salon, ni les oiseaux apprivoisés perchant sur un arbre dénudé placé dans le hall, ne remplacent ni ne remplaceront ce pour quoi Messire Adam et Madame Ève perdirent l’ennuyeux paradis terrestre. Aucune organisation sociale ne peut être basée sur la stérilité, et le «home» anglais actuel est une pépinière d’égoïstes. Dès que la souffrance et l’ennui cessent d’être acceptés comme des phénomènes ordinaires inhérents à la vie, il n’y a plus moyen d’avoir de «famille», chacun tire désespérément pour soi, sans grand profit généralement.
De même qu’on a accepté le mot de «home» comme désignation suprême, de l’arcane inviolé, de même celui de «gentleman» a pris, on ne sait pourquoi, la place de l’ancien «honnête homme». En Angleterre, l’idée qu’on s’est faite du «gentleman» a différé, non pas assurément d’année en année, mais d’époque en époque, et tous les trente ans à peu près a subi une transformation considérable. Le «gentleman» anglais d’il y a cent ans, s’enivrait presque tous les soirs, vendait son vote, pariait de grosses sommes sur la date probable de la mort de son père, menait publiquement en carrosse sa maîtresse à Ascot,—un autre carrosse suivait avec toute la famille de la favorite, troupe de baladins italiens—laissait pendre son précepteur pour avoir usé de son nom au bas d’une lettre de change, et, en somme, commettait force actions que le «gentleman» de trente ans plus tard eût trouvées dérogatoires; néanmoins à l’occasion il était fort galant homme, respectueux du code d’honneur qui suffisait alors. Aujourd’hui le méli-mélo est complet, et les idées les plus saugrenues viennent aux cerveaux des jeunes; le sens des convenances, non pas seulement des mœurs, mais de ce qui se peut faire, est absolument perdu. Il est accepté qu’on peut tout entreprendre pour de l’argent, et le cynisme à ce sujet est sans voile. C’est vers le milieu du siècle dernier, je crois, que la conception du sens spécial donné à ce mot «gentleman» a été la plus élevée. Les Anglais, en général, sont très persuadés que c’est chez eux qu’ont été inventés la haine du mensonge, le respect de la parole donnée. L’idée que ces vérités ont été connues et pratiquées sous d’autres cieux leur apparaît douteuse; en tout cas, pour se servir d’une expression triviale, ils ne doutent pas que chez eux la qualité de ces choses-là ne soit «extra» et, ce qui est plus étonnant, c’est qu’à force de le dire ils l’ont fait accroire à d’autres, et qu’il semble que la langue française ne possédât pas un vocable résumant en soi ce qui forme «l’honnête homme» ou le «gentilhomme», mot charmant et élégant tombé stupidement en désuétude.
IV
LA PUDEUR ANGLAISE
La pudeur anglaise est une chose toute spéciale, elle porte sur certains sujets, mais elle en respecte d’autres: l’importance du «baiser» en Angleterre est quelque chose de prodigieux, et je ne parle pas du baiser entre proches, qui se pratique peu et est plutôt méprisé, mais du baiser entre personnes de sexes différents. Ce qui s’échange de baisers dans les romans anglais contemporains est stupéfiant; les «lèvres entr’ouvertes», les «douces lèvres» sur lesquelles on boit l’ivresse sont sans cesse invoquées à peine deux jeunes gens se sentent-ils du goût l’un pour l’autre, que crac ils s’embrassent un peu, beaucoup, éperdument, et très souvent; même dans les romans vertueux, après cette petite cérémonie renouvelée un nombre illimité de fois, on ne s’épouse pas: on s’essuie la bouche pour recommencer ailleurs. L’Angleterre puritaine avait absolument perdu le goût du baiser, qui était cependant un goût du terroir, car Erasme, venu en Angleterre au XVIᵉ siècle, se déclare ravi du gracieux salut coutumier des belles filles d’Albion, qui, toutes, baisaient l’hôte étranger. Jusqu’à une époque récente, et depuis plus de cent ans, il n’était jamais question dans les romans du baiser d’amour; les gens s’y aiment assurément avec toutes les conséquences de cet état, mais ils ne s’embrassent pas à la première sommation. George Eliot, par exemple, dans Adam Bede qui repose tout entier sur une séduction, n’aborde même pas une scène intime entre les amants; ses réticences sont inouïes: il faut, à certains moments, de l’attention pour comprendre ce dont il s’agit. Thomas Hardy, qui est infiniment plus franc, fait cependant tomber un opportun brouillard à l’instant précis où les amants vont s’étreindre. Aujourd’hui les choses en sont à ce point, qu’à mon avis je ne connais pas pour une jeune fille de lecture plus dangereuse que celle des romans anglais; on trouble peu l’innocence avec des allusions à un acte inconnu, mais le baiser se comprend facilement, et la façon dont les héros amoureux enserrent de leurs bras forts les héroïnes, amoureuses également, manque de réserve aussi totalement que faire se peut, et ce butinage répété de leurs lèvres roses est certes fort éloigné d’être chaste.
Dans un livre récent qui a atteint une circulation énorme: les Lettres d’amour d’une Anglaise, il éclate une impudicité prodigieuse. Notez que ce livre avait la prétention d’authenticité et a été accepté pour tel; ce sont les lettres d’amour d’une vierge! Car les lettres d’amour d’une femme n’eussent pas été tolérées: le premier point à présupposer étant la légalité de l’attachement, après quoi vogue la galère; le livre, très bien écrit, du reste, a été lu partout. Cette jeune «Anglaise» donc a vingt ans et son abandon avec son fiancé dépasse l’imagination; du reste, elle en a conscience et lui déclare (en d’autres termes) que, dès qu’elle l’a eu envisagé, elle a senti toute honte bue. Juliette, qui est pourtant tendre, de quelle pudeur délicieuse n’entoure-t-elle pas, même l’allusion à un premier baiser, et quand Roméo lui parle de ses lèvres: «Les lèvres doivent servir pour la prière,» répond-elle. Quel enchantement dans leur ardent duo d’amour, et cependant quelle réserve! Oh! nous avons changé tout cela; la vierge anglaise du XXᵉ siècle ne marchande pas les plus orageux baisers, elle va jusqu’à baiser (par lettre, il est vrai), les pieds de son amant: c’est le mot, il me semble, qui répond à un pareil état d’âme.