Une des convictions courantes, du reste assez justifiée, est qu’il ne faut pas parler de culottes devant une Anglaise; et, cependant, dans ce même pays, on a un véritable culte pour le flogging (fouet) (qui ne se donne pas sur la culotte); cette étonnante pratique est éminemment aristocratique: on fouette à Eton et à Harrow, on ne fouette pas dans les board schools (écoles communales). Aucune Anglaise, si réservée qu’elle soit, n’hésitera à aborder la discussion sur ce sujet qui passionne. Un noble pair se vante à la Chambre des lords d’avoir été fouetté dix-huit fois dans le cours de son éducation, et vraiment pour ceux qui n’admirent pas le système, rien de plus répugnant que cette idée d’un grand garçon mettant bas ses culottes pour recevoir les verges, on se demande quel genre d’amélioration morale peut en résulter?

Mais voici qui est bien plus fort, le Truth a révélé qu’il existe à Londres une fouetteuse de profession, vous m’entendez bien, une femme—si on peut lui donner cette appellation—qui, moyennant rétribution, va à domicile, sur l’invitation des parents, fustiger les filles rebelles; elle a avoué cyniquement avoir fouetté des filles de dix-huit ans! D’autres parents lui confient leurs enfants à domicile pour être corrigés par elle. J’accorde que cette créature soit une monstrueuse exception, mais enfin elle a des clients, et soyez assurés que ce sont des gens d’une respectabilité impeccable.

La pudeur reprend ses droits: dans ce pays à nombreuse famille, on en est arrivé à ne plus écrire ni prononcer les mots simples qui disent la grossesse et la délivrance de la mère; quand les circonstances l’exigent, au lieu des vieilles expressions anglaises qu’on retrouve dans les correspondances d’autrefois, on se sert du «français» où, comme en latin, on est supposé pouvoir braver l’honnêteté; un journal écrira que la reine ou la princesse de tel pays est «enceinte» en italiques, ou qu’elle attend son «accouchement». Quelque chose de plus bête est difficilement imaginable. Dans cet ordre d’idées ils arrivent, même dans la légalité, à des effets de haut comique. Les naissances, en Angleterre, s’annoncent par la voie des journaux; la phrase d’usage est celle-ci:

«La femme de M. S...—d’un fils.»

Parfois une citation biblique accompagne l’énoncé du fait sous-entendu; en voici une que j’ai recueillie: «Non pas à nous, mais à Lui soit la gloire.» Tout commentaire est superflu!

Il est un autre point sur lequel la pudeur de l’Anglaise a d’étranges accommodements; il fut un temps où la femme ne parlait pas de ses ablutions, mais les Anglais ont la propreté agressive et le «tub» est une de leurs gloires; une femme, donc, parle de son «bath» devant n’importe qui; passe encore s’il s’agissait du bain profond, à l’eau lactée dans laquelle la femme se blottit comme en un vêtement fluide, mais le tub au contraire, précise une nudité sans voile d’aucun genre. Du reste, un article de foi sur lequel il convient de rabattre, est celui de la propreté anglaise, elle n’est pas aussi complète qu’on le croit; l’Anglaise qui se savonne dans son tub, et en reste là, n’est pas d’une propreté si raffinée; on se lavera sans être le moins du monde délicat sur la netteté du bain dont on se sert; vous verrez en voyage les Anglais se servir de n’importe quel savon, n’importe quelle cuvette, et se frotter le visage avec des éponges douteuses. Une Française propre est plus propre, infiniment plus soignée qu’une Anglaise; je ne parle pas de quelques «professionnal beauties» qui prennent deux ou trois bains par jour, mais de l’ordinaire Anglaise du meilleur milieu. Dans ces hôtels de famille où, non seulement passent, mais résident pendant des semaines consécutives, une quantité de familles qui n’ont pas de domicile à Londres, la propreté est d’une qualité discutable, et bien des détails, si on les observait à l’étranger, serviraient de thème à d’indignées protestations dans le Times. Dans les tea rooms même, les demoiselles serveuses ont pendues à la taille (en arrière), en guise d’essuie-mains, des loques sales; je pourrais citer telle maison réputée de Regent street à la porte de laquelle se tient un géant en livrée, où le lavage des tasses et le service font mal au cœur à regarder, du moins à ceux qui n’en ont pas l’habitude.

V
HYPOCRISIES D’ANTAN ET D’AUJOURD’HUI

Il y a un mot anglais qui n’a aucun équivalent en français, c’est le mot humbug. Cette épithète s’applique également aux personnes et aux idées, mais principalement aux personnes. Être un ou une «humbug» signifie professer ostensiblement certains sentiments qu’on n’éprouve pas et en tirer avantage. Pendant de longues années les «humbug» de vertu furent nombreux; leur nombre était légion.

Le plus brillant et le plus réussi spécimen de ce genre spécial fut, sans contredit, George Eliot. Ce grand génie, dont le visage fort et sensuel dit suffisamment combien elle était peu faite pour le célibat, avait pris la résolution sainte de vivre avec un homme qui était le mari d’une autre; elle était libre, et l’action n’avait pas une énorme importance sociale; elle l’entendit autrement, et ses euphémismes pour expliquer sa situation sont admirables. Elle écrit, par exemple, «qu’elle a accepté depuis quatre ans tous les devoirs d’une femme mariée». Elle prodigue à Lewes l’épithète d’époux, quoique le fait du véritable mariage de son amant fût le plus notoire du monde; d’après les allusions à sa vie personnelle, on croirait qu’elle s’est sacrifiée en holocauste; et ce magnifique «humbug» réussit; le faux ménage en arriva à être hébergé chez des dignitaires ecclésiastiques. D’une autre femme on aurait dit qu’elle vivait avec un amant, pour elle on ne savait pas: elle avait revêtu la chose d’un si admirable et compact vernis d’hypocrisie que l’évidence des sens cessait d’avoir de la valeur.

Aujourd’hui, son humbug prendrait une autre forme, celle sans doute de vivre en toute innocence avec le compagnon de sa vie. On le croirait, car la candeur anglaise a atteint des limites invraisemblables; on s’est aperçu combien on avait tort de juger sur les apparences, et on a cessé d’avoir aucun égard aux apparences. L’étonnement qui gagne l’étranger à la vue de bien des choses est simplement le signe de la perversité continentale. Des tea rooms qui, en France, nous feraient ouvrir des yeux énormes, où les propriétaires féminins promènent des robes de crêpe de Chine jaune, rose, etc., où les demoiselles, en jupes à queue et bavettes de belle chocolatière, errent poétiquement avec des plateaux, où l’on trouve des cabinets de toilette pour se reposer, tout cela, est pur naïf, idyllique: ces femmes charmantes, à voix douce, s’habillent ainsi par goût délicat; la pensée de plaire ou d’être regardées ne leur vient même pas! Si on choisit les serveuses jolies, c’est par respect de l’art; tous les hommes et toutes les femmes qui se retrouvent là, si commodément, cette musique qui couvre les voix, n’ont jamais facilité une rencontre suspecte ou suggéré une mauvaise pensée; non, non, ces belles fleurs s’épanouissent avec la simplicité des marguerites dans les prés!