Voici la surface officielle des discours. Le côté intime en diffère sensiblement, et entre initiés on ne se donne pas la peine de prétendre à grand’chose. De cette intonation discrète, qui est caractéristique à la bonne compagnie anglaise, on tient, dans les meilleurs milieux, des propos comme celui-ci (absolument authentique): à un grand dîner, un homme félicite sa voisine de table sur la beauté du collier qu’elle porte; elle accepte en souriant ses compliments, auxquels il ajoute en manière de piment cette phrase incidente: «Le salaire du péché, sans doute?» et l’on rit.

S’il existait jadis une section du monde anglais où les séculaires préjugés étaient observés, où la gravité jusqu’à l’ennui, la respectabilité jusqu’à la cruauté s’épanouissaient, c’était dans le milieu clérical; eh bien, aujourd’hui, les vicaires, c’est-à-dire les curés anglicans, sont apparemment à bout d’expédients pour attirer et retenir leurs ouailles, car l’un d’eux a imaginé ceci: une des plus belles actrices de Londres—admettons que Lucrèce n’était pas plus chaste, mais enfin, à la scène, elle s’est prêtée plus d’une fois aux mauvaises apparences,—une actrice charmante, voluptueusement vêtue de blanc, a fait, un de ces derniers dimanches, partie du service religieux. Entrée dans l’église, escortée par la femme du vicaire, elle a traversé la nef, précédée du bedeau qui l’a conduite à une place en face de l’autel!—Puis, après les prières liturgiques, elle a pris position dans le chœur même et de là, avec accompagnement d’orgue, a récité des poésies... édifiantes!!!

Voilà... Il n’y a peut-être pas de mal, diront les âmes simples; celles qui ne le sont pas y verront un scandale d’une nature si subtile que les conséquences qu’il peut entraîner sont vraiment infinies, car ce joli coup de théâtre s’est passé dans un milieu rural... et l’impression qu’il a dû faire sur des cervelles primitives est difficile à concevoir. L’actrice, naturellement, trouve qu’elle a accompli une mission sociale tout à fait dans l’esprit de la primitive Église...

S’il n’y a pas là le signe évident d’un gâchis moral, je ne sais ce qu’il y faut; du reste, l’aristocratie anglaise, si elle a jamais un réveil cruel, l’aura voulu; elle perd volontairement la notion de sa propre nature: les reines ne doivent pas jouer aux bergères; certains éléments ne peuvent fusionner; l’aristocratie anglaise se recrutant sans cesse dans des milieux nouveaux, donnant ses fils cadets à la bourgeoisie, avait en soi une force de durée toute spéciale, un principe magnifique de vitalité; mais encore fallait-il que le bataillon sacré demeurât le bataillon sacré, et acceptât, avec ses grandeurs et ses privilèges, ses servitudes. Que la démocratie riche, même arrivée au faîte de la richesse, comme en Amérique, admette toutes les familiarités protectrices, cela ne tire pas à conséquence; l’importance et la puissance d’un milliardaire transatlantique n’ont aucun caractère mystique; tandis qu’une aristocratie héréditaire et de sélection prétend en posséder un; aussi, quand les duchesses fraternisent sur un pied d’égalité avec des actrices, piétinant gaîment sur les barrières qui les séparaient, commettent-elles un acte dont elles ne comprennent ni ne mesurent la portée. Lorsqu’il fut proposé au Sénat romain de forcer les esclaves à porter un costume particulier, Sénèque s’y opposa, faisant remarquer qu’ils pourraient s’aviser de se compter et s’apercevoir qu’ils étaient les plus nombreux!... Les distinctions sociales étant purement fictives, ceux qui en bénéficient font le jeu de leurs adversaires en s’acharnant à détruire la convention qui seule les soutient; car le jour où il sera définitivement prouvé qu’une duchesse et une actrice, c’est la même chose, l’actrice n’y gagnera pas beaucoup, mais la duchesse perdra tout.

La prostitution des titres a déjà commencé, car on ne peut appeler autrement le fait d’une comtesse ou d’un lord authentique ayant leur nom en toutes lettres sur le programme d’un music-hall, où, du reste, la pairesse s’exhibe revêtue des haillons d’un gamin des rues! Notez que si ces actions paraissaient monstrueuses elles cesseraient d’être immorales. Ce qui est un signe certain de décadence est la prétention, fausse par-dessus le marché, de les considérer comme naturelles.

Le dimanche, à Hyde Park, offre un raccourci extraordinaire de tout ce que Londres recèle d’hétéroclite et de divers. En même temps que les promeneurs élégants traversent les allées transversales, sur les bancs, sur les pelouses s’étalent des êtres lamentables, noirs de misère, n’ayant d’humain que leurs yeux; d’autres dorment au soleil, leur corps brutal assommé sous la fatigue ou l’ivresse; j’en ai observé un, sorte de gladiateur, portant au bras un bracelet de fer comme un anneau de forçat et qui était effrayant même dans son sommeil; les femmes délicates, les enfants délicieux passent sans les regarder, tant il est vrai que rien ne sert en ce monde et que tous les avertissements et tous les enseignements sont inutiles. Dans un autre coin de ce parc verdoyant s’élèvent des bannières pareilles à celles des confréries italiennes; fichées en terre, elles attirent les promeneurs qui demeurent en contemplation. Sur l’une d’elles se voit la représentation de la figure du Sauveur, entourée des quatre côtés de l’exergue singulière: «Come back to Christ Society.» Plus loin les Trades-Unions déploient d’immenses toiles peintes comme celles des forains, avec leurs emblèmes et leurs symboles spéciaux, et des ouvriers pérorent dans une ardeur furieuse; la foule les écoute et les placides policemen se tiennent sur l’orée de ces rassemblements prêts à intervenir s’il le faut. Il me semble qu’il arrive un moment où les peuples cessent d’être vraiment sensibles à l’éloquence—ce moment-là nous l’avons atteint en France: l’esprit de blague prépare mal à subir l’ascendant de la parole d’autrui;—en Angleterre, elle a encore beaucoup d’empire; l’attention avec laquelle les prédicateurs improvisés sont écoutés a quelque chose de remarquable. Je crois qu’un prédicateur ou un réformateur vraiment convaincu, vraiment éloquent, recueillerait en Angleterre une riche moisson; la tranquillité séculaire du dogme vacille là comme ailleurs, mais dans les classes inférieures la foi, j’imagine, est intacte en son essence. Le «Livre» n’a plus au même degré le prestige de fétiche suprême, et vraiment cela n’est pas à regretter, car de tous les asservissements à la «lettre qui tue», celui-là était le plus complet. Chaque jour s’accentue une révolte salutaire et intelligente contre l’observation servile du dimanche, malgré les protestations bruyantes d’un clan de fanatiques. La «Society» a trouvé depuis longtemps un moyen commode de se libérer, c’est de quitter Londres le samedi soir; on émigre en masse pour se divertir honnêtement entre soi, et sans scandaliser personne. A Londres même, les dimanches matin, aux heures de service religieux où, autrefois, on ne se montrait que timidement dans la rue, de véritables escadrons de bicyclistes, hommes et femmes déambulent joyeusement le long des principales artères courant vers la campagne; ceci seul est un changement radical. A la National Gallery qui est maintenant ouverte le dimanche après-midi, peu de monde encore. Graduellement cependant l’habitude s’acquiert de secouer le joug d’ennui vraiment effroyable qui a pesé pendant tant d’années sur le septième jour de l’Anglais; l’idée de se divertir honnêtement ne paraît plus monstrueuse; mais il ne faut pas croire la victoire complète: l’impulsion seule est donnée, et en Écosse les iconoclastes de la joie sont encore les maîtres.

VI
LÉGISLATION

La vie est bien plus pleine de péripéties et d’imprévu en Angleterre qu’en France: on peut y être bigame, changer d’état civil avec la plus aimable facilité; la substitution d’enfants, les revendications les plus inattendues d’héritage y ont encore libre champ. Au fond, la personnalité d’un Anglais est une chose vague; autant le peerage et les distinctions héréditaires sont réglées d’une façon qui exclut la moindre fantaisie, autant en dehors de ce cadre spécial et très limité, la plus étonnante liberté, je dirai même anarchie, se donne cours. Vous avez hérité de vos parents un nom qui vous déplaît, rien ne s’oppose à ce que vous en changiez; vous vous appelez Smith, je suppose, vous y ajoutez Plantagenet, votre femme devient légalement Mᵐᵉ Smith Plantagenet, et vos héritiers encore plus; mieux: vous êtes juif, ce n’est pas très bien porté, cela peut être ennuyeux, nuire dans une carrière, au lieu de continuer à vous affubler d’une appellation comme «Isaac Lévy», vous devenez «Lionnel Elcot», ou tel nom bien anglais qu’il vous plaira d’assumer. Cette transformation, ne comporte aucun inconvénient; au contraire, on fait son chemin, en jouissant des avantages qu’on s’est acquis de sa propre autorité. En général, le caractère anglais, répugne d’instinct à la dissimulation, autrement rien ne serait plus aisé que de changer de peau; la plupart du temps l’affirmation de l’individu, quant à son identité, suffit; il est notoire que les soldats s’engagent fréquemment sous un faux nom, c’est même l’alibi par excellence; le nombre de gens qui disparaissent, qui fondent dans le brouillard est considérable. La bonne réglementation dont nous nous plaignons, la paperasse des mairies a son très excellent côté, elle lie l’être humain solitaire à la société qui, elle, intervient dans tous les actes de la vie. Les lois actuellement en vigueur répondaient à un autre état social, où les liens moraux étaient encore solides.

Il est certain, par exemple, qu’une réforme sur les lois du mariage s’imposera radicale: dans le Royaume-Uni autre est la loi anglaise, et autre la loi écossaise; en Écosse, le mariage devient légal avec un minimum de formalités: à la rigueur, la volonté énoncée devant témoins de vivre ensemble comme époux suffit pour légitimer les enfants; en Angleterre par contre, il n’existe pas de légitimation subséquente par le mariage des parents; aussi, quand il s’agit d’héritages contestés, il y a beau jeu à arguer, et il est parfois difficile de prouver qu’un homme a été uni en légitime mariage. Le manque de témoins, ou la mort, ou la perte d’un papier, ont mis des gens dans une quasi impossibilité de prouver leur mariage; se remarier dûment et légalement ils ne l’osaient, car cela eût entraîné l’illégitimité des enfants déjà nés; alors on se fiait à la Providence, au hasard, et les choses tournaient bien ou tournaient mal, absolument par chance.

En principe, un homme ne peut pas épouser sa belle-sœur: depuis des années revient devant le Parlement la proposition d’une loi qui rendra légale l’union avec la sœur de l’épouse défunte; cette loi, on ne peut arriver à la faire passer à la Chambre Haute. Pourquoi? Mystère et hypocrisie. Or, quantité de beaux-frères et de belles-sœurs sont mariés, rien ne s’étant opposé à ce qu’ils accomplissent la cérémonie, mais elle est nulle. En Australie, au contraire, qui est une partie considérable de la plus grande Bretagne, la loi a passé, et ces unions sont parfaitement légitimes. C’est une agréable confusion, tout à fait favorable aux faiseurs de romans en trois volumes, mais plutôt ennuyeuse pour les gens raisonnables. Autrefois on ne pouvait pas non plus épouser sa nièce, ce qui est plus explicable: un duc, il y a quelque soixante ans, s’est trouvé être né d’une telle union, alors la Chambre des pairs a compris l’iniquité d’une pareille restriction, et une loi, rétrospective dans ses effets a été votée,—mais pour une belle-sœur, une personne qu’un homme n’a peut-être jamais envisagée du vivant de sa femme, l’inceste est manifeste, et la perruque de tous les évêques de la Chambre des Lords se hérisserait d’horreur s’il leur fallait donner leur sanction à une pareille iniquité. Notez que rien n’empêche une femme de convoler avec le frère de son défunt mari! Non, il n’y a que la sœur de la défunte épouse qui soit interdite.