Il existe, en Angleterre, une classe très nombreuse de personnes, excellentes et honorables du reste, qui se servent de la charité comme moyen d’avancement social. Cela se rencontre un peu partout évidemment, mais pas au même degré; on s’étonne parfois, en pays catholiques, du peu d’enthousiasme avec lequel les ordres religieux accueillent le concours des laïques; c’est qu’ils ont appris à en connaître la qualité. Le bien, assurément, est toujours le bien et, quelle que soit la source, le zèle est bon en soi; mais cependant il peut y manquer quelque chose: une somme immense d’efforts ira, par exemple, se porter sur les côtés puérils de la misère, et il vaudrait mieux, il me semble, s’occuper moins de développer parmi les pauvres le goût de cultiver les géraniums et les fuchsias, et combattre plus résolument l’ivrognerie et la prostitution.
L’habitude, fort utile aux peuples comme aux individus, de l’examen de conscience, manque tout à fait à cette race, aussi elle n’en a pas fini avec les surprises. Déjà l’Anglais découvre avec stupéfaction qu’il a perdu sa primauté sur bien des points, l’orgueil de quelques-uns frémit et s’alarme, surtout de l’indifférence avec laquelle ces petites défaites (commerciales ou de vitesse maritime) sont acceptées par la masse; le physique des hommes a décru; les métiers manuels nourrissent de moins en moins leur homme et la concurrence étrangère est formidable; la main-d’œuvre du dehors abonde, meilleur marché que celle autochtone. Au cœur de Whitechapel, un des plus pauvres quartiers de Londres, vit et s’augmente une population laborieuse, où les hommes ne boivent pas, ne battent pas leurs femmes;—c’est le vieux Ghetto juif:—là, de tous les points du globe, arrivent les fils d’Israël chassés, qui trouvent en terre anglaise sécurité et paix, et qui, par leur essence infiniment plus civilisée, sont d’une concurrence extrêmement dangereuse; leurs enfants reçoivent dans les magnifiques écoles, dues à la générosité de leurs coreligionnaires, une éducation excellente que les parents, loin de saper, soutiennent de tous les antiques préceptes de leur Loi séculaire. Dans ces écoles, quatre-vingt-dix pour cent des enfants sont d’origine étrangère: Russes, Polonais, Roumains, et tous deviendront des Anglais militants, sans embrasser cependant les vices qui affaiblissent la nation. En plein Londres, s’étalent dans ces rues juives les affiches et les enseignes en caractères hébraïques, l’archaïsme en est saisissant! A l’heure critique qu’est la présente, nul doute que l’avènement d’un roi ne soit un bonheur pour le pays; la vieille reine avait façonné plus ou moins les réalités à ses désirs, on en était arrivé à éviter la discussion de certains sujets qui pouvaient choquer ou inquiéter ses susceptibilités; une influence virile sera infiniment plus saine, le nouveau souverain ne s’effarouchera pas facilement, et il faut espérer que la contemplation de la «Greater Britain» ne le détournera pas complètement de ce qui se passe dans sa petite île; qu’on arrive à en extirper le fléau de la boisson, et elle sera un fleuron à envier, car l’étoffe humaine y est riche, solide et résistante.
VIII
LARGESSES ET ÉDUCATION
«Au besoin on connaît l’ami», est un proverbe qui trouve sans cesse en Angleterre sa plus consolante application. Notez que je dis en Angleterre et non dans les Iles Britanniques:—l’Anglais, très différent sur ce point de son voisin l’Écossais, est naturellement généreux, éloigné par tempérament de toute prudence économique; la solidarité est infiniment forte, et chez cette race pratique, à l’esprit net, la reconnaissance se traduit presque invariablement en espèces sonnantes. Que ce soit pour remercier un ministre d’État, un artiste, un clergyman, un professeur, ceux qui se forment en groupe admiratif ne manqueront pas de traduire leurs sentiments d’une façon tangible. On offrira à un ministre son portrait, signé d’un nom illustre, à un clergyman ou à un professeur un objet d’art de mince valeur accompagné d’une bourse bien garnie de guinées. La guinée tient son véritable rang dans l’organisation sociale; et, à ce sujet, toute hypocrisie est abolie, les esprits les plus lucides ont franchement dit leur opinion là-dessus. Depuis le vieux philosophe, le docteur Johnson, qui déclarait cyniquement qu’il n’y a qu’un imbécile pour écrire pour autre chose que de l’argent, en passant pas Sidney Smith, une des intelligences les plus vives et les plus alertes du commencement du XIXᵉ siècle, dont l’ouverte profession de foi était «que la pauvreté n’était pas un déshonneur, mais diablement incommode», et Sheridan, à qui on reprochait un jour une transaction politique entachée de vénalité, éclatant en sanglots, et disant qu’il était facile pour ses nobles amis avec leurs dix, vingt, cinquante mille livres sterling par an, de faire honte à un homme dont la vie n’avait été qu’un embarras perpétuel, le sentiment est unanime; et le mystérieux Junius allait plus loin: «Que toutes vos vues, écrit-il à un ami, tendent à acquérir une indépendance modeste mais sûre, sans laquelle nul homme ne peut être heureux, ni même honnête.» De nos jours le prolifique romancier Trolloppe donnait sans hésitation comme raison de son labeur incessant, son désir d’être «généreux envers ses enfants, hospitalier envers ses amis, charitable envers les pauvres»; ces motifs-là lui paraissent tout à fait aussi relevés que l’art pour l’art. Qu’il ait tort ou raison, restera une de ces questions sur lesquelles on pourra éternellement discuter; mais il est évident que cette école positive a fait des prosélytes et que l’effort littéraire se traduit de plus en plus en Angleterre sous la forme d’une entreprise commerciale, au succès de laquelle rien n’est négligé. Une philosophie assez désabusée est le fond de la plupart des intelligences éclairées. En admettant que le désir d’être utile à une humanité à venir possédait véritablement George Eliot, qui écrivait ses romans (qu’on lui payait fort cher, du reste) dans une attitude de sibylle inspirée, vingt ans après sa mort ses œuvres sont démodées, et il paraît bien que son effort ait été surtout utile à elle-même et à ceux de ses contemporains que sa plume a charmés. Aujourd’hui où la production est immense en Angleterre, où il y a une éclosion vraiment riche de talents infiniment cultivés, l’auteur le plus lettré ne dédaignera pas l’entremise du «literary agent» qui fera vendre son œuvre. Les livres qui réussissent sérieusement sont ceux dont un courtier intéressé et expérimenté affirme le succès; on n’imagine pas tout ce qui se fait pour arriver à un résultat, et l’étendue de la réclame à laquelle personne ne se dérobe; les éditeurs eux-mêmes forment des syndicats dans la Cité pour le lancement d’une œuvre signée d’un nom coté et aimé: l’action en vaut autant et plus que celle de l’exploitation d’une mine quelconque.
L’opinion en Angleterre ne serait pas satisfaite si elle apprenait qu’un de ses favoris ne reçoit pas le salaire dû à son labeur, et quiconque, ayant une fois conquis l’oreille ou le cœur du public tombe sur la brèche, est certain de n’être pas abandonné. La façon dont on répond en Angleterre aux appels de souscription est merveilleuse, et c’est chacun qui met la main à la poche. Il y aurait sur ce point spécial des contrastes très humiliants à établir. Lorsque, il y a quelques années, un admirateur de Carlyle apprenait au public anglais que la maison qui avait abrité trente ans l’historien prophète était devenue une sorte d’asile pour les chats abandonnés, il n’y eut, d’un bout à l’autre du pays, qu’une pensée: racheter l’immeuble, et le rétablir dans l’état où Carlyle l’avait laissé. En un temps relativement très court, tout fut accompli, et la triste petite maison de Cheyne-Row, à Chelsea, a repris l’aspect qu’elle eut si longtemps; les meubles solides si minutieusement soignés par Mᵐᵉ Carlyle sont à leur ancienne place, et le cabinet de travail sans fenêtre, construit en haut de la maison, pour éviter le bruit, et qui par le fait fut une cage acoustique, est reconstitué dans son intégrité avec sa statuette de Napoléon Iᵉʳ sur la cheminée, et sa modeste table de travail à tablette, œuvre d’un ébéniste écossais. Des milliers d’êtres vont chaque année en pèlerinage regarder la cheminée de cuisine devant laquelle Carlyle fumait sa pipe, et le salon où cette merveille féminine qui fut Mᵐᵉ Carlyle, avait cloué le tapis de ses mains délicates.
Je ne suis pas, pour ma part, certain que ces pétrifications soient sages, et que l’œuvre destructrice du temps ne doive pas, dans une certaine mesure, s’accomplir; mais enfin cette reconnaissance d’une nation est touchante dans sa spontanéité et ces sortes de témoignages coudoient à chaque instant l’observateur, en Angleterre.
Le besoin de donner est réel chez l’Anglais, et n’est nullement proportionné aux ressources personnelles; il en est comme de l’instinct qui pousse chaque jour par exemple, des milliers de petits employés, cochers, charretiers, à dépenser sans hésiter le penny (deux sous) qui leur met une fleur à la boutonnière; calculez ce que cela enlève par an à un très petit budget? L’économe latin n’y penserait pas, l’Anglais se trouve égayé par sa fleur; il a compris et proclame sans cesse le besoin et le devoir de l’être humain de ne pas être une pure machine. Dans ce pays où la presse est l’exutoire de toutes les idées flottantes, et où pendant les mois de morte-saison les journaux sont faits de lettres de correspondants sur un thème varié, cette question de la dépense inutile est une de celles qu’on discute le plus volontiers et la majorité en proclame sans hésiter le droit et la nécessité.
En vérité la préoccupation de la sécurité du lendemain (lequel demeure toujours problématique) devient, au point où nous la pratiquons, déprimante et paralysante au possible. L’inquiétude de la dot de l’enfant à naître l’empêche de naître.—Les prévisions sages et intéressées portaient dans l’ancien ordre social bien plus sur la famille, que sur l’individu même. En Angleterre, sauf dans l’aristocratie, et par aristocratie j’entends aussi les gentilshommes terriens, la famille comme masse compacte n’existe pas: chacun rame pour soi, chacun se croit libre de ses plaisirs et de ses dépenses, et le petit employé qui jette à la fleuriste sa livre sterling par an ne considère nullement qu’il en frustre le livret de caisse d’épargne de ses enfants; il songera d’abord à se bien nourrir et à se bien vêtir afin d’être en état de donner la meilleure somme de travail; le tracassant souci de l’économie incessante est remplacé par la souscription aux petites assurances multiples: contre la maladie, pour les frais d’enterrement, pour une somme à être payée à la veuve pendant un an, le temps de se retourner; cela fait, l’homme qui est le gagne-pain des siens respire, et agit dans des conditions infiniment plus favorables à sa conservation personnelle.
L’Anglais d’un milieu plus élevé affronte sans hésiter les risques de l’exil et du mauvais climat pour se procurer le large salaire qui lui donnera l’aisance à laquelle il aspire; il ne se contente jamais du nécessaire, but médiocre s’il en fut.
Bien rémunérer ses serviteurs a été une des idées maîtresses de la politique anglaise, et cette idée a pleinement réussi; un Macaulay a été au service de la Compagnie des Indes; aujourd’hui encore des écrivains très distingués, parmi les plus raffinés, occupent des emplois de l’État; le bénéfice est double, pour le pays, et pour eux-mêmes. En Angleterre, l’importance des pensions aux retraités et aux veuves procure à la nation des serviteurs zélés et capables; puis la perspective de titres honorifiques vient s’ajouter aux avantages purement pécuniaires:—le prix vaut la course.—Ce n’est nullement la curée, mais le labeur du bon ouvrier qui veut le prix de sa journée.