Du reste cette politique est vieille comme le monde, et pendant des siècles, a été largement pratiquée partout; les souverains intelligents ont tous été prodigues de dons et de récompenses envers leurs grands serviteurs et il a fallu un véritable raccourcissement de l’esprit humain pour que, dans un pays intelligent, on soit arrivé à envisager d’un mauvais œil la prospérité matérielle de ceux qui rendent des services à l’État: ceci est la pire des hypocrisies jacobines.

C’est cette juste rémunération des supériorités qu’il faudrait imiter et non les procédés d’éducation anglaise.

Depuis la réforme toutes les divergences de race se sont accentuées et, actuellement, rien n’est plus différent que l’aristocratique Angleterre et la France démocratique. L’éducation, à vrai dire, ne me paraît pas faire l’Anglais, c’est l’Anglais qui a façonné l’éducation qu’on lui a donnée, elle convient à son tempérament physique, au climat et à l’état social. On ne réalise pas de ce côté du détroit la force et le prestige encore si robustes de l’aristocratie. Combien un petit lord de six ans est au-dessus d’un gamin intelligent de dix! Quelle distance sépare ces deux êtres!

L’enfant, en Angleterre, prend son titre en naissant, non seulement s’il est le possesseur en exercice, mais comme fils aîné ou cadet; et ce n’est pas une distinction fictive, l’enfant en sent l’importance dès qu’il peut comprendre quelque chose, et il ne faut pas s’imaginer un instant que l’école anglaise soit une école d’égalité, c’est tout le contraire; cette organisation qui semble donner aux enfants tant de liberté n’est possible que parce que les enfants ont en eux-mêmes des freins continuels; l’oppression y est organisée précisément pour faire contrepoids aux trop grands avantages que confère la naissance: le «fag», c’est-à-dire le «petit» qui est le serviteur du «grand», est appelé à lui rendre toutes les obéissances, même celle de cirer ses bottes et, lord ou non, devra se soumettre à cette loi non écrite.

L’autorité paternelle respectée, l’autorité de l’Église lorsqu’elles pèsent sur l’enfant, le maintiennent dans une infériorité salutaire. Ici, il est affranchi. J’ai étudié chez un des photographes d’enfants le plus à la mode, à Londres, les jeunes visages qui ont posé devant son objectif. Les tout petits, extraordinairement beaux et pomponnés jusqu’à la mièvrerie. (Chose curieuse, chez le photographe en question, presque les seuls enfants simples et véritablement enfants sont ceux de la duchesse d’York, aujourd’hui princesse de Galles.) Mais ce sont les garçons de huit à douze ans qui sont curieux à voir; la dureté et la fermeté des bouches est extraordinaire, on les sent dès lors avec une volonté tendue et un sentiment très vif de leur propre personnalité.

Quant à croire que le mode d’éducation anglaise avec cette liberté complète laissée à de jeunes animaux encore incapables de se conduire, ne comporte pas de terribles inconvénients, ce serait rire; j’ai lu, dans des revues anglaises, des considérations fort élogieuses sur l’éducation française et sa discipline. On assurait le public ignorant que le seul fait de se promener sous la surveillance d’un maître ne crée pas nécessairement des lâches et qu’il y a de pires ridicules que de savoir obéir.

L’Anglais, brutal et autoritaire, demeure le type le plus familier, mais nulle part l’élite intellectuelle ne compte des hommes d’un commerce plus doux et plus courtois, et ils sont nombreux; généralement timides, ce sont ceux-là qu’on connaît le moins à l’étranger, surtout maintenant, car il y a une époque où la bonne entente entre esprits distingués était infiniment plus répandue.

IX
LA PIERRE DE JACOB

Une des singularités de l’Angleterre consiste dans le fait qu’il s’y est conservé une foule de coutumes se rattachant au passé catholique (qui n’a jamais été formellement répudié) et dont on ignore généralement aujourd’hui la signification et la raison d’être. J’y pensais, en écoutant, un samedi soir de cet été, le carillon très harmonieux que sonnaient les cloches de l’église située sur Trafalgar square; ce carillon a battu l’air de ses intonations variées pendant plus d’une demi-heure, sa voix s’en allait à travers l’espace, pressante et douce, mais personne n’y prêtait attention et personne même ne savait ce qu’elle voulait dire,—l’église était du reste hermétiquement fermée.—Ce carillon était probablement une ancienne coutume observée par fidélité et respect de la tradition. Il s’en sonne continuellement de semblables.

Et ces sortes d’anomalies sont partout dans ce curieux pays qui, en cessant d’être catholique, n’a cependant pas voulu d’abord être protestant, s’en défend encore aujourd’hui dans une minorité militante, et où tout n’a pas été d’un trait balayé par le vent de la réforme. Le roi s’est tout bonnement substitué au pape, ce qui explique les contradictions extraordinaires qui sont partout, et principalement dans l’Église établie, dont le Palladium national est le «Prayer Book», document officiel s’il en fut, décrété par le Parlement et autorisé par le roi, qui enseigne précisément le contraire de ce que croient par tradition orale ceux qui s’en servent. L’Anglais moderne est demeuré pétrifié d’étonnement, quand quelques esprits logiques, mais indiscrets, se sont mis à tirer de son livre, sans aucunement en défigurer le texte, un enseignement qu’il abhorre théoriquement. La lutte est ouverte et n’est pas près de se terminer.