L’Anglais qui se croit si affranchi religieusement, qui parle avec pitié du joug de l’Église romaine, est en principe sous le joug autrement lourd du roi, et quiconque se considère comme membre agissant de l’Église établie devrait adhérer à l’acte de Henry VIII abolissant la diversité des opinions, et voulant, tout comme l’Église-mère, l’uniformité. J’ai tenu en mains une vieille Bible du temps d’Élisabeth, qui est un exemple de l’ordre d’idées jugées orthodoxes. Les images sont interdites, mais non celle de la reine qui, à la première page de cette Bible, est représentée couronnée, globe et sceptre en mains: C’est Elle l’autorité suprême, et une longue préface de Crammer contient cette phrase sublime: «La Hautesse du Roi a permis l’Écriture comme nous étant nécessaire!»

En ce moment on se presse encore autour de l’abbaye de Westminster, on contemple ce porche qui, à lui seul, est comme un défi aux prescriptions draconiennes édictées précisément sous le dernier Édouard qui a régné en Angleterre, et par lesquelles il était enjoint de détruire tous missels, images, statues avant le 1ᵉʳ juin 1549. Et sur le seuil même de la vénérable métropole, sereine et intacte, telle qu’elle apparaissait à la vieille Angleterre catholique, «Notre-Dame», son enfant divin sur les bras, a vu passer à ses pieds le représentant de cette dynastie protestante qui a voulu la chasser de la maison de son fils; elle est là immuable, entourée de son cortège d’anges et d’apôtres, escortée de rois et de reines, et ne paraissant pas se douter que son image est une transgression de la loi.

Il est évident que l’état d’âme et d’esprit de la société anglaise, précisément dans cette partie qui touche de plus près au trône, n’est aucunement en harmonie avec le côté archaïque et mystique d’un couronnement où la pierre de Jacob, celle même sur laquelle dormit le patriarche la nuit où il lutta victorieusement avec l’ange, joue un rôle important. Cette pierre vénérable se trouve, à l’heure actuelle, placée sous le fauteuil d’Édouard le Confesseur, lequel fauteuil tient lieu de trône aux souverains de la Grande-Bretagne. Elle n’est pas arrivée là par une intervention céleste et mystérieuse, mais bien grâce au procédé simple et initial qui a été le fondement de toute propriété.

Dans le recul des siècles, aux temps héroïques et tumultueux, les rois d’Écosse avaient en partage cette pierre sacrée sur laquelle ils se tenaient pour être couronnés,—ne me demandez pas comment ils se l’étaient procurée; la tradition, qui vaut bien les livres imprimés, dit qu’elle leur vint d’Irlande, mais quelle route elle avait prise pour arriver de Palestine, les âges de foi ont négligé de nous l’apprendre; elle était authentique, et c’est assez.—En conséquence, les souverains écossais attachaient une grande importance à sa possession, d’autant qu’une prophétie assurait qu’à moins «que le destin fût infidèle (et ceci n’est pas imaginable), là où serait cette pierre, la race écossaise régnerait». Or, les Anglais du XIIIᵉ siècle étaient pas mal pillards, et aimaient incursionner chez leurs voisins du Nord, malgré le mur allant de mer à mer qui les séparait. Donc, un beau jour, Édouard, premier du nom, à la suite de démêlés trop longs à rapporter, s’écria, en parlant d’un prétendant au trône d’Écosse: «Ha! ce fol félon telle folie faict; si il ne voult pas venir à nous, nous viendrons à lui,»—ce qui fut accompli; et, pour bien accentuer son droit nouveau, le roi d’Angleterre prit avec lui et déposa à Westminster la fameuse pierre de Jacob! Et c’est pourquoi sans doute, trois siècles plus tard, les rois d’Écosse devinrent rois d’Angleterre, ils ne remportèrent pas leur pierre dans le Nord, mais ils vinrent dans le Sud et retrouvèrent leur pierre, sur laquelle, il faut l’avouer, ils ne dormirent guère mieux que le patriarche.

La cérémonie du couronnement à proprement parler, «la consécration du roi» que les hérauts d’armes ont trompettée aux carrefours, est en contraste absolu avec tout l’esprit de l’Angleterre moderne. Cette cérémonie toute mystique n’est en vérité qu’un simulacre, mais une intelligence supérieure politique a permis depuis trois siècles de maintenir contre la réalité et contre les lois ces antiques symboles qui ajoutent à la grandeur de la nation, alors même que tout ce qu’ils représentent est tombé en désuétude.

Le dernier couronnement avait été assez terne, l’âme sentimentale et allemande de la jeune souveraine qui montait alors sur le trône n’avait désiré que le minimum de splendeur. Mieux avisé sur ce point, son successeur a voulu faire revivre toute la pompe antique et religieuse du cérémonial séculaire.

Le roi Édouard, septième du nom, a dû se rendre compte que l’apparat des épées nues, des éperons d’or portés devant lui, que toute cette panoplie féodale, si elle seyait à Richard, duc de Normandie, était moins appropriée à sa taille et au genre de vie qu’il a mené et pourtant il n’a rien répudié.

Dès maintenant, il est certain que le rituel solennel sera suivi avec rigueur: le roi sera oint, il prononcera son serment royal en français, puis, rochet, dalmatique et étole aux épaules, il apparaîtra à son peuple revêtu d’un caractère sacré.

Ceux qui trouveraient que «Wales», comme ses intimes se plaisaient à l’appeler (derrière son dos), ne s’était guère préparé à une incarnation aussi auguste, méconnaîtraient d’un esprit court la force des institutions qui font abstraction de l’individu. Le plus digne est extrêmement difficile à trouver n’importe où, et j’imagine que le roi Édouard ne traversera pas impunément une pareille cérémonie, et que, le Veni Creator chanté, il se sentira légitime héritier du glorieux Édouard de sainte mémoire, qui, dûment canonisé, repose à Westminster Abbey.

Il serait vraiment absurde que, dans un pays où le plus petit avocat porte perruque pour rehausser son prestige, où le lord chancelier, écrasé par les marteaux poudrés de la sienne, siège comme une idole sur le sac de laine, le roi jouât au bourgeois.