Le roi Édouard VII témoigne par sa conduite qu’il est pénétré d’une vérité fort simple, mais à laquelle, par une contradiction bizarre, il est arrivé à plusieurs de ses congénères d’être récalcitrants. L’un de ces souverains se plaignait un jour à un ambassadeur étranger des ennuis du cérémonial et de l’étiquette; celui-ci répondit: «Et qu’est donc Votre Majesté, si ce n’est une cérémonie?»
Cette définition de la royauté est admirable dans sa brièveté.
Donc, le roi Édouard, bien convaincu qu’il est une «cérémonie», tient à la rendre aussi imposante que possible.
Le prince de Galles était un homme d’esprit, simple s’il en fut, car son rôle ne comportait pas autre chose; mais, devenu roi, il paraît dès la première heure avoir compris que le Gemüthlich, dont son auguste mère était éprise, n’est pas de mise sur le trône. Du reste, c’est un fait d’observation, que les rois qui ont voulu se libérer des cérémonies, s’en sont fort mal trouvés; dans tous les rangs de la vie, l’abdication de droits reconnus et légitimes est une profonde erreur, et si Édouard VII contribue à enrayer la tendance actuelle qui porte à en faire bon marché, il aura rendu un grand service à ses sujets. Un roi vertueux, dans le sens étroit et familial du mot, est également dangereux, et à ce point de vue particulier le premier souverain de la maison de Cobourg est à l’abri de tout soupçon!
Sans doute il semblerait au premier abord que l’accession d’un roi dont les mœurs ne passent pas pour austères, aura une influence détériorante sur le moral de la société anglaise;—je n’en crois rien—la défunte souveraine est restée soixante ans fidèle à son idéal conjugal, et avec quel résultat! Rien de plus plat, en somme, que sa conception familiale; dans les notes de sa propre main, où elle a révélé sa vie intime, on est abasourdi de l’importance qu’elle accordait aux petites choses; en villégiature, elle ne manque pas une fois la description de sa chambre, et du cabinet de toilette «d’Albert».
Entre la princesse amoureuse qui se mésallie pour satisfaire son cœur et ses sens, en épousant quelque beau chambellan, et celle qui, comme cette fille de la maison de Savoie à qui on présentait le mari le moins fait pour lui plaire, répondait: «Vous le voulez, mon père, c’est pour mon pays; je le veux aussi,» il y a, à mon avis, une différence totale, et l’âme de la dernière est autrement trempée. C’est une étroite idée du mariage que celle d’une sensualité amoureuse satisfaite; le dernier mot pour la prospérité d’une nation ne consiste peut-être pas à ce que tous les maris et toutes les femmes soient absolument obligés de partager le même lit, et ce fut là vraiment, socialement, le résultat le plus tangible de l’influence victorienne: un mari n’osait pas se dispenser de coucher avec sa femme; sous ce rapport spécial, le pouvoir occulte de la reine fut très grand. En voici un exemple absolument véridique: à cette heureuse époque, deux époux vivaient mal ensemble, et, scandale douloureux, le mari faisait lit à part; à la maison, cela passait encore, mais en visite l’affront était épouvantable; l’épouse délaissée, outrée dans son orgueil, entre un jour, ou plutôt un soir, chez son mari et lui tient textuellement ce langage: «Jack, si vous ne couchez pas avec moi, je le dirai à la reine.» La menace était sans appel. «Alors—c’est la femme qui a raconté elle-même l’épisode,—il est venu, il n’a pas dit un mot, et Willie a été le résultat.»
Et voilà de quelle manière la reine Victoria contribuait à la prospérité de son royaume. L’influence du roi Édouard sur l’esprit public sera plus étendue; la nation va d’un bon cœur vers son nouveau roi. Rien de plus rébarbatif, pour se servir d’une expression respectueuse, que les Guillaume et les Georges qui ont porté la couronne; la succession protestante allemande a étranglé la joie de la nation, elle en a modifié le génie, elle a entraîné la guerre civile qui a coûté à l’Angleterre la fleur de sa noblesse.
L’esprit protestant est le plus triste et le plus sectaire qui soit; là où il s’est lentement infiltré il a transformé des races, ainsi le Celte du Nord, naturellement musicien, poète, aimant la danse, vivant d’une vie délicieusement mystique a été peu à peu réduit et abruti; l’acharnement à détruire la gaieté, la poésie, a pris, chez les presbytériens d’Écosse, notamment, des proportions qu’on ne peut imaginer, il faudrait retracer cela fait par fait, pour en donner l’idée. Ce grand affranchissement de la société anglaise et cette impatience des contraintes n’a pas d’autre origine; on a été longtemps étouffé, on veut respirer. Il faut revenir à l’Angleterre du XVᵉ et du XVIᵉ siècles, celle qui était encore indemne ou à peu près, pour bien comprendre le génie de ce peuple; son roi actuel, le plus Anglais qu’elle ait eu depuis plus de deux siècles, comptera assurément dans son histoire; avec lui va s’ouvrir une ère nouvelle. Depuis quarante ans, il n’y a plus eu de cour en Angleterre, les apparitions intermittentes de la reine dans sa capitale n’étaient qu’un simulacre sans influence sur l’ambiance mondaine. Tandis qu’avec un roi visible et présent, qui va tenir à ses privilèges et les exercer, une reine qui est belle et veut le demeurer, tout changera d’aspect ou aura avec qui compter, et l’aristocratie s’en apercevra; les usurpations financières et juives demeureront, mais il est probable qu’elles seront envisagées autrement. Louis XIV a bien fait personnellement les honneurs de Versailles à un financier dont il désirait le concours, mais il n’en est résulté aucune confusion: la confusion seule, non l’approche, est dangereuse.
On a beaucoup parlé de l’expérience de la défunte reine; elle n’en eut aucune réelle, car elle ne vécut que comme reine; l’autre grande souveraine, à qui les Anglais aiment à la comparer, Élisabeth, avait connu des fortunes diverses et contraires,—ce qui l’aida sans doute à bien remplir son rôle.
Cependant, même ensevelie dans sa pénombre, amollie par l’habitude de la douleur, la vieille reine exerçait un empire énorme sur l’imagination de ses sujets; escortée de ses Indiens, elle paraissait une incarnation du prestige britannique; elle était surtout chère au petit peuple par le côté le plus inférieur, en tant que royauté, de son caractère. Ce sera à une autre classe de ses sujets, que le roi Édouard VII s’adressera.