En ce moment, le bon sens britannique subit une éclipse, mais déjà à l’horizon paraissent quelques signes précurseurs d’un réveil; courageusement les vigies continuent à signaler les écueils au large et ce ne peut être en vain.
X
IMPÉRIALISME
L’impérialisme a pénétré dans les couches profondes, et les cerveaux de la génération qui grandit ont reçu d’étranges impressions. Un inspecteur d’école interrogeait cet été même une classe en province, et essayait de faire expliquer par des garçons de dix à onze ans à qui on devait le monde, etc... Silence d’abord, puis une voix: «A Chamberlain;» protestation motivée de l’inspecteur; alors la classe tout entière se révoltant, le traite de «Pro-Boer», et s’ils en eussent eu le pouvoir, ils l’auraient volontiers mis en pièces; toutes les explications furent inutiles. Et, du reste, l’état mental des classes supérieures n’est pas sensiblement plus éclairé, le bon sens droit de la race les a entièrement délaissées pour le moment; ils souffrent d’une maladie que j’appellerai la Kipplinite. Ce n’est plus du tout l’antique sentiment du devoir qui inspirait un Nelson, c’est une fringale d’oripeaux glorieux, de panaches, de bruit, un état d’âme qui a de la similitude avec celui du nègre qui part pour une razzia.
J’ai été à Saint-Paul dernièrement et j’ai vu ceci: le monument austère et froid, sous lequel repose Wellington, et son effigie de bronze sont délaissés; la poussière blanchit la statue sévère du héros; tout à côté est couché Gordon, Gordon le Chinois, Gordon de Khartoum, Gordon le fanatique,—il est étendu avec sa Bible et son épée à son côté, et des palmes fraîches ornent son image et l’entourent. Lui qui était un mystique comme les soldats côtes de fer de Cromwell au XVIIᵉ siècle, s’est trouvé en contact direct avec l’Angleterre fin de siècle. Le vieil esprit des ancêtres normands et danois qui montaient leurs barques pour descendre en envahisseurs sur des rivages étrangers, renaît avec un besoin d’aventures qui pourraient bien ne pas être toujours heureuses.
Il est indubitable que l’Angleterre, au siècle dernier, pour guider ses aspirations intellectuelles, a possédé des hommes éminents, d’une droiture magnifique, et lorsque Carlyle vaticinait comme un antique prophète, la voix qui s’élevait était celle d’un homme d’une intégrité de vie parfaite. Un étranger de sang et de race a sapé lentement cet ancien idéal dont la rudesse apparente avait sa grandeur; à mon avis, «Dizzie», lord Beaconsfield, a été le grand démoralisateur de la société anglaise. Il est curieux de constater combien puissante sur cette race du Nord a été l’influence orientale, et combien elle augmente sans cesse par un phénomène semblable au déplacement de l’axe de l’Empire romain.
Ce peuple si pratique s’est détourné brusquement de sa voie séculaire; lui qu’on ne secouait de sa prospérité égoïste qu’avec les idées de religion et de liberté, n’est plus épris que de faste et de grandeur; une orgueilleuse folie a passé sur les têtes et la nation a absolument perdu son équilibre.
Aux grilles qui entourent la National Gallery, par le plus étonnant des contrastes sont suspendues de grandes pancartes, telles qu’on en voit dans les écoles, et où figurent les différents corps de cadets de marine et d’infanterie, et tout autour de ces images sont énumérés les avantages du service de la reine. De pauvres gamins au teint pâle contemplent, déchiffrent et iront échanger leurs sordides guenilles pour de jolis et nets uniformes. Il faut dire qu’en ce pays l’uniforme, en soi, n’a eu pendant longtemps qu’un prestige mitigé; «le soldat de la reine» en ses beaux atours n’était pas admis dans la plupart des auberges de villages; on se méfiait fort de lui; et étant donnée la façon dont se recrute l’armée, cette crainte n’était peut-être pas chimérique. Les sergents recruteurs sont là, flânant dans Trafalgar square, gaillards, grands, bien portants, comme du lard dans la souricière pour amorcer les pauvres gars aventureux, besogneux ou misérables: on passerait des heures à les observer dans leur jeu un peu tragique. Sur un coin de trottoir de la grande place, ils arrivent les uns après les autres, en tunique rouge ou bleue, ou blanche; galonnés, médaillés, astiqués à la perfection, le jarret tendu, les reins cambrés, les épaules effacées, la tête haute et la moustache victorieuse, ils vont et ils viennent leur badine à la main, dévisageant les pauvres hères qu’une attirance mène là, un peu comme des filles dévisagent le passant, ils ont des tactiques silencieuses tout à fait curieuses; enfin on les voit s’arrêter, et entre ce bel animal humain, étrillé et actif, et quelque maigre et famélique loqueteux s’engage un dialogue: le sergent, l’air presque indifférent, casseur plus qu’autre chose, et les autres, humbles, curieux, avides, hésitants; souvent la proie s’échappe: j’en ai observé deux qui s’en allaient en riant, ayant l’air de se féliciter; mais à toute leur expression je parie qu’ils y sont revenus, et ma foi, pour ce qu’ils devaient faire à Londres, ils seront peut-être mieux aux Indes ou ailleurs. Quand le marché est conclu, quand l’homme enjôlé a accepté le shilling du roi que le sergent lui met dans la main, il est devenu sa chose, et on les voit partir épaule à épaule pour le dépôt des conscrits qui est tout proche. Il y a là évidemment une large satisfaction à donner aux instincts chasseurs de l’homme, et je suis persuadé que le sergent recruteur a tous les sentiments d’un sportsman et déteste rentrer bredouille. L’idée inouïe de s’engager ne peut venir à aucun fils de famille, sauf en temps de guerre et dans des conditions exceptionnelles.
Il est assez curieux de constater l’espèce de transposition du sentiment patriotique qui s’opère: il va s’extériorisant, l’amour de la «petite île» cédant à une sorte de passion pour le mythe de la «plus grande Bretagne» (Greater Britain); le roi lui-même, a donné une sanction à ces aspirations en ajoutant la dénomination de souverain de la «plus grande Bretagne» à ses autres titres. Mais malgré ce délire momentané des grandeurs, le sens pratique de la race se retrouve dans une des manifestations les plus sympathiques du génie anglais, celle de ses caricatures politiques dont l’importance et l’influence sont réelles.
Il y a en ce moment dans Bond street une bien jolie collection des dessins originaux de J. Pennell qui ont paru dans Punch; on y trouve cette mesure parfaite venue d’une longue accoutumance qui permet la satire sans approcher de l’injure ou de la bassesse; la vie politique y est retracée en traits mordants et durables, avec infiniment d’imagination dans une forme concrète; et même cela ne va pas sans grandeur; telle silhouette de Gladstone, telle de «Dizzie» a, dans son exagération des particularités personnelles, une vraie majesté; l’esprit anglais s’entend parfaitement à la plaisanterie, mais ne connaît pas la blague dissolvante!
J’ai vu là, avec une émotion profonde, des dessins saisissants de l’année terrible,—une France la tête couronnée, le bras menaçant, tenant un glaive brisé et se défendant avec son bouclier... vengeresse et fière... et une Commune toute rouge de sang, et l’empereur germain, entouré de ses pairs, faisant passer son cheval sur le corps de la France blessée, couchée à terre, désespérée et impuissante!