Chez nous, n’est-ce pas? une exposition de caricatures laisse dans la bouche un goût d’une amertume extrême, et une tristesse, et une horreur de l’espèce humaine;—là, point du tout, et ce sera l’honneur de l’Angleterre, cet optimisme sans mièvrerie, mais qui est la preuve d’une excellente santé morale; c’est une exacerbation morbide que celle qui permet de percevoir avec une sensibilité trop accusée le mauvais côté de l’espèce humaine; il est nécessaire, pour accomplir une œuvre quelconque, de vivre dans une sorte d’ignorance de la masse accumulée d’ignominie qui s’étend autour de nous, comme nous vivons physiquement sans nous préoccuper des principes de déchéance que nous portons en nous-mêmes. Un des chefs du parti conservateur anglais me disait ce mot profond: «Il est très mauvais de penser.» Il n’y a qu’à voir où mène le dilettantisme intellectuel pour en être persuadé, la vie nous est donnée pour agir; et cette conclusion de l’homme d’action est la même que celle du lettré perspicace. Dans le «Jardin d’Épicure» ne nous raconte-t-on pas l’aventure de cet homme qui voulait s’abstenir de tout pour ne pas forcer les événements, et à qui il est démontré que la négative est aussi agissante que l’action dans ses lointaines conséquences?—L’homme qui pense est toujours plus ou moins l’astrologue qui tombe dans un puits, et lorsque cette manie de réflexion menace de s’étendre et d’envahir les cervelles les plus ignorantes, elle devient un fléau.
Disraéli avait compris qu’il suffit d’offrir aux masses deux ou trois mots symboliques pour les enlever et les retenir. Imperium et libertas est une devise aussi fière et aussi concluante que l’on puisse souhaiter, et le puissant parti conservateur anglais s’y attache, dans sa brièveté sommaire.—J’ai assisté au grand meeting annuel de la «Primrose League», ce qu’on appelle the grand Habitation. Le vaste théâtre de Covent-Garden était rempli du parterre au faîte; tout autour pendaient les bannières des différentes villes et Habitations, et les loges—le théâtre a la forme des théâtres italiens—étaient ornées de primevères faisant encadrement et s’étalant sur l’appui de la loge; une foule d’hommes et de femmes décorés de tous les attributs symboliques que distribue la «Primrose League» portaient avec fierté ces distinctions.
La scène était transformée en une plate-forme à deux étages; sur la première, les personnages politiques, et les dames hautes dignitaires de la «League», et au-dessus, en arrière, la musique. Lorsque Balfour, chef du parti conservateur à la Chambre des communes, a paru, des applaudissements frénétiques ont éclaté et on sentait que le cœur de l’immense assemblée allait vers lui. C’est une sympathique figure que celle de Balfour: grand, frêle d’aspect, jeune, quoique fatigué, avec un de ces visages qui ont dû être délicieux dans l’enfance, et dont aujourd’hui les traits paraissent trop petits. Le front est haut et vaste, la tête plutôt longue, les yeux très grands, profonds et attentifs; il a une grâce prenante, tout à fait remarquable, avec un air de douceur qui cache l’extrême fermeté de son âme; neveu du marquis de Salisbury, la naissance et les traditions l’appelaient au rôle qu’il remplit avec un prestige toujours croissant.
Lorsque l’assemblée entière eut écouté debout le God save the Queen, qui a ouvert la séance, et que le dernier couplet eut été repris en chœur par ces milliers de voix, que le chancelier de la «Primrose League» eut établi le bilan de la situation politique, Balfour s’est avancé, et, accueilli par un tonnerre d’applaudissements, a commencé son discours. En parlant il se tient droit, sans raideur, l’inclination naturelle du corps étant de se plier; des deux mains il empoigne le haut du revers de sa redingote comme pour trouver là un point d’appui, car il n’y a pas à la Chambre des communes la commode tribune qui permet les accoudements sauveteurs; de ses yeux grands ouverts il regarde en face tous ses auditeurs et lève la tête, et la tourne insensiblement comme pour englober dans l’appel de son regard tous ceux qui l’écoutent; la voix est claire, distincte, sympathique, plutôt insinuante qu’autoritaire, quoiqu’elle s’affirme fortement dans l’énonciation des grands principes; aucune pompe, aucun charlatanisme; il y a dans l’accueil qu’on lui fait non pas seulement confiance, mais affection, et les trois cheers qu’une des grandes dames assises sur la plate-forme propose en son honneur sont enlevés d’enthousiasme.
XI
L’HÉRITAGE DES SIÈCLES
Proche des tribunes dépouillées de leurs oripeaux, mais non encore démolies, comme caché, l’air humble et glorieux, n’ayant sur le socle de sa statue que son nom et la date de sa naissance et de sa mort, se dresse Cromwell. Il paraît contempler avec une profonde surprise toute cette pompe idolâtre qu’il croyait avoir détruite à jamais, et qui, après deux siècles et demi, renaît plus vivace que jamais.
L’Angleterre moderne, l’Angleterre «Empire» se rattache volontairement à son lointain passé, et non seulement dans les cérémonies officielles, mais dans l’évolution intime de sa vie sociale.
Je ne pense pas qu’on puisse citer une preuve de plus vrai libéralisme que deux faits qui se sont passés ces jours derniers simultanément en Angleterre.
A Londres a eu lieu une immense manifestation des «Trade’s-Unions». Le flot serré des mécontents a défilé dans Hyde-Park, bannières en tête avec devises dont quelques-unes franchement subversives; tout le prolétariat militant était là, et non seulement des Anglais, mais ces ouvriers étrangers que déversent en Angleterre les persécutions anti-sémitiques, Polonais pâles, Juifs d’Orient, gens de tous pays, prêts à grossir l’armée qui menace. On ne les a point importunés; ils ont soulagé leur aigreur, clamé leurs revendications, et aussi longtemps qu’ils n’ont pas troublé l’ordre on les a laissés dire.
Le même jour, à l’autre bout de l’Angleterre, dans une ville ancienne qui porte le surnom de «la fière», à Preston, commençait un jubilé qui revient tous les vingt ans, et qui célèbre l’anniversaire de la Charte octroyée par Henri II l’Angevin aux corporations de sa bonne ville de Preston. Ces corporations évanouies se sont réorganisées pour la circonstance; tout le cérémonial du moyen âge a été scrupuleusement observé. A l’Hôtel de Ville, lord Derby, maire de la ville, a présidé à l’appel des noms, qui sont, pour la plupart, les mêmes depuis près de huit siècles. Le mécanisme moderne a transformé toutes les industries, mais, pendant ces journées, la ville pavoisée a été parcourue par des cavalcades magnifiques où figuraient avec leurs accessoires périmés tous les anciens corps de métier. Le premier jour, une procession immense, composée des membres de «l’Église établie», des écoles, etc., s’est lentement déroulée à travers les rues encombrées, se rendant aux églises où se célébraient des services solennels. Le lendemain, dix mille catholiques, conduits par leurs évêques, défilaient à leur tour, ayant formé des groupes qui représentaient l’histoire de l’Église catholique en Angleterre, et dans cette ville anglaise six messes pontificales étaient célébrées en même temps.