Et, de toutes parts, amoureuse de son passé, l’acceptant tout entier, la population se pressait; venus de loin, des extrémités de l’immense empire, étaient accourus pour cette fête unique les fils de la vieille cité, qui écoutèrent respectueusement la lecture solennelle, précédée d’une fanfare de trompettes, de l’Édit du douzième siècle: les privilèges et avantages qu’il confère ne leur paraissent nullement à dédaigner; ils savent bien que l’œuvre qui a fait l’Angleterre n’est pas commencée d’hier.

Et ce qui est vraiment consolant et fait espérer que l’homme se civilise un peu, c’est la joie de la partie la plus éclairée de la nation à ces preuves de vraie tolérance et de progrès, car les Anglais intelligents admettent aujourd’hui qu’on persécutait et qu’on brûlait sous Élisabeth de glorieuse mémoire, avec le même entrain que sous sa sœur Marie.

Pour avoir accueilli les protestants du continent, l’Angleterre avait acquis une réputation usurpée de libéralisme, car si elle recevait les protestants persécutés, les prêtres catholiques n’avaient alors de refuge que dans les «Priest’s hole[P]» cachettes ménagées avec une extraordinaire ingéniosité, et qui existent encore intactes dans nombre de vieilles demeures. Il y a tout lieu de croire que, désormais, la majorité qui gouverne l’opinion n’appartiendra plus aux fanatiques d’aucun parti qui se valent tous, mais aux esprits larges qui entendent vraiment l’exercice de la liberté de conscience; ils l’entendent peut-être à la manière de cet officier de marine qui, embarrassé pour grouper ses hommes à la parade du dimanche, finit par trouver cette formule: «Les membres de l’Église d’Angleterre à droite, les catholiques à gauche, et les religions de fantaisie en arrière.» Du moins chacun avait sa place, un peu plus à l’ombre, un peu plus au soleil, et que peut-on raisonnablement demander au delà?

On ne saurait trop le répéter, le changement survenu en Angleterre sur ce point spécial de tolérance est prodigieux depuis vingt-cinq ans: sans tapage extérieur, car, à l’intérieur, il y en a eu beaucoup, un changement profond, un retour aux coutumes abolies s’est imposé dans l’Église établie, et les assemblées d’évêques ont été forcées d’admettre, d’après le «Prayer-Book», «la légitimité de la confession, le droit de prier pour les morts», celui de croire à la présence réelle, etc. Enfin, il est actuellement loisible d’accomplir des actes religieux qui relèvent presque des punitions édictées contre les coutumes catholiques par les lois anciennes. Très heureusement, la loi, en Angleterre, a presque toujours été subordonnée aux mœurs; et cela n’a pas empêché le char de l’État de s’avancer triomphalement.

On sait que, dans la libérale Angleterre, la terre tout entière appartient fictivement au roi, car Guillaume le Conquérant avait établi une féodalité toute différente de celle du continent, attachant chaque homme à sa personne directement et non à son seigneur particulier, et aujourd’hui encore, pour Blenheim, par exemple, apanage du duc de Marlborough, des redevances sont payées au roi comme seigneur. Les choses se sont modifiées insensiblement, comme elles se modifient dans les êtres humains par l’effet de l’âge, sans qu’il soit aucunement nécessaire de faire peau neuve.

Une des questions intérieures les plus aiguës en Angleterre est celle de son clergé national dont le recrutement est devenu laborieux. Pendant longtemps l’Église était une carrière commode et fructueuse ouverte aux cadets de famille, car la nécessité de passer par l’Université pour entrer dans les ordres excluait et exclut tout recrutement démocratique. Le protestantisme anglican, tel qu’il était entendu, était plutôt une règle d’hygiène morale qu’autre chose. Les livings (cures) étaient un don des propriétaires fonciers qui les distribuaient à leurs parents. Le clergyman, sans scrupule aucun menait une vie de gentilhomme campagnard, et la machine religieuse marchait sans excès et sans zèle; la vulgarité de ce sentiment était laissée aux sectes dissidentes. Le point de vue a changé; les consciences sont devenues plus délicates, et l’accomplissement des devoirs ecclésiastiques est devenu une fonction sérieuse: il n’est plus uniquement question d’avoir bon gîte et le reste. Il s’ensuit que les cadets choisissent d’autres débouchés, et l’immense structure menace un jour de rester sans desservant, d’autant que la crise agraire diminue considérablement les dîmes; elles tombent si bas que certains clergymen sont contraints d’abandonner leur cure, mense comprise, ne pouvant plus y vivre décemment, et la détresse du bas clergé qu’on appelle en Angleterre les «curates»—ce qui répond aux vicaires—est réelle; l’un d’eux dernièrement échouait dans un «work-house». Les plus débrouillards cherchent des remèdes parfois singuliers à cet état de choses. Un vicaire entreprenant propose que chaque paroisse ait un théâtre proche de l’église; il estime que la tendance des clergymen est de donner trop d’importance au côté religieux de la vie. Son projet est d’offrir à ses ouailles le côté plus riant des choses sous la forme de tragédies et de comédies soigneusement épurées; volontiers il rétablirait les Mystères du moyen âge, et souhaiterait dans toute la Grande-Bretagne des représentations locales comme à Oberammergau. Sous la surveillance d’acteurs ambulants, il propose d’instruire les populations rurales dans le grand art du drame qu’il considère comme «fille secourable de la Mère Église», et peut-être cet homme à bonnes intentions a-t-il raison.

Ceci est une des transformations qui s’effectuent, et dont l’évolution se continuera, lente, mais certaine. Le clergyman, gentilhomme hautain, endormi dans sa quiétude, cédera la place à de plus actifs et de plus militants, ou bien l’édifice sombrera sans fracas, s’enlisant dans le sable, et quelque chose de nouveau et de vivant fleurira aussitôt sur les ruines.

Déjà les hommes en masse osent ne plus se montrer le dimanche à l’église: il est convenu tacitement que la préoccupation de l’autre monde est futile; l’attachement à l’Église nationale est surtout politique; les âmes en mal de croire se tournent ailleurs, et l’Église catholique, lentement, mais de la manière la plus efficace, reprend sur quantité d’âmes son ancien prestige. Le chemin parcouru depuis trente ans est inouï, et provoque du reste des cris d’alarme de la part du parti qui a Rome en abomination. Non seulement les anciens monastères se relèvent, mais à l’heure qu’il est «l’Église établie» dont S. M. le Roi Édouard VII est le chef, possède des religieux Franciscains et Bénédictins, et tout comme avant Henry VIII, ce sont des grands seigneurs, des propriétaires terriens qui leur font présent du sol dont ils ont besoin pour bâtir leurs couvents. De ce côté-là, avant que vingt-cinq autres années se soient écoulées, il se verra en Angleterre de prodigieux changements.

Et du reste, de bien des côtés une modification sociale profonde s’annonce.

La dernière guerre, qui a changé la nation des victoires faciles sur des sauvages, a révélé les plaies qui ont besoin d’être guéries, mais elle a révélé aussi cette persévérance qui est une des meilleures caractéristiques du naturel anglais.