L’Anglais contemporain, et l’officier avec lui, est en général très ignorant: une «phobie» ridicule a depuis trente ans dénaturé la physionomie des jeux, et fait du sport, non plus une récréation, mais un moyen, mais un but. La conviction que le champ de cricket était nécessairement une pépinière de héros avait pénétré profondément l’esprit public, et à ce compte-là leur recrutement n’était pas difficile. Tandis qu’en France il existe une littérature militaire si admirable, témoignant de la sérieuse culture des officiers, en Angleterre un ouvrage militaire, traitant de questions techniques, est l’exception. A Sandhurst qui est l’école répondant à Saint-Cyr, un jeune homme studieux était méprisé, et là comme à l’école publique, comme à l’Université, la réelle admiration va aux athlètes.
Et le mal existe dans toutes les classes; des milliers d’hommes valides passent des journées et des journées de stupide attention à suivre la lutte de deux camps de cricketers. Or, le cricket est un jeu qui n’en finit pas, et qui répondait à un état de choses où les loisirs étaient longs, le jeu un divertissement et non pas une exhibition. Il est arrivé que tous ces beaux joueurs, tous ces amateurs forcenés, ont fait de pitoyables soldats. Un officier supérieur anglais n’a pas caché que la fin de la dernière campagne a été une gigantesque panique. La vérité s’est fait jour. Sandhurst avec un nouveau commandement va être entièrement réformé, et la réforme soyez-en sûrs, s’étendra loin et sera complète. Ceux qui ont d’abord préconisé l’idée impériale étaient en somme des hommes épris d’idéal, et désirant pour leur pays une autre grandeur que la prospérité commerciale. Parmi ceux-là brille le grand historien Froude, dont la perspicacité fut prophétique; car, visitant le Cap en 1886, et constatant combien le gouvernement y était malhabile, il prédisait que l’Angleterre un jour serait humiliée dans les plaines de l’Afrique du Sud. Il affirmait que la grande majorité des Anglais, le Colonial Office inclus, ignoraient que le Cap fût une colonie hollandaise, et la façon dont elle était échue à l’Angleterre. C’est à peine aujourd’hui que le voile d’ignorance se déchire. Si le pays avait été un peu plus éclairé sur les vraies conditions du Cap, bien des malheurs eussent été évités.
Il s’est formé en Angleterre un parti d’hommes sensés qui essaient d’endiguer cette folie des jeux athlétiques, qui est aussi celle du jeu et des paris, car les hommes y servent comme les bêtes. Ces hommes sages proclament résolument que ce n’est pas en jouant au cricket qu’on apprend à se bien battre, et qu’il faut autre chose; que la culture intellectuelle n’y est pas nuisible, au contraire.
Au XVIIᵉ siècle, les «country-gentlemen» faisaient enseigner à leurs enfants le maniement des armes; cet enseignement était la retraite des vieux chevronnés. Il était excellent, et très supérieur assurément à la brutalité du foot-ball. On vit bien au moment de la guerre civile sous Charles Iᵉʳ l’utilité pratique de ces coutumes. Des hommes, qui n’avaient de leur existence quitté leurs tranquilles manoirs, se transformèrent du jour au lendemain en officiers émérites. L’épée, et non le «poing» paraissait alors l’arme noble par excellence. Depuis cinquante ans surtout qu’on ne se bat plus en duel en Angleterre, l’espèce de discipline morale qui est inhérente à la pratique des armes a totalement disparu.
La suppression totale du duel n’a pas été sans avoir abaissé sensiblement le niveau de l’idée de l’honneur: l’homme du peuple peut faire usage de la force brutale pour châtier un insulteur, mais le gentleman qui ne songerait jamais, pour quelque raison que ce soit, à aller sur le terrain, n’a d’autre recours que de s’adresser aux tribunaux; les compensations que dans les cas les plus délicats octroient les juges sont, en général, purement pécuniaires. Ainsi, tout récemment, on a vu ceci: un officier supérieur intente un procès en divorce à sa femme (personne d’un rang social élevé) qui l’avait trompé pendant son absence au Transvaal. Le co-respondent était riche, et une somme de cent mille francs fut allouée en dédommagement au mari lésé; il crut généreux de placer cette somme sur la tête de son ex-femme, afin de lui assurer une situation indépendante.
Avec des mœurs aussi pacifiques, il n’y a pas à être étonné qu’en Angleterre le crime passionnel soit extrêmement rare.
Certes, il est lamentable que de jeunes hommes risquent inconsidérément leur vie pour des raisons parfois futiles. Mais d’un autre côté il est bien difficile de trouver un autre frein contre certains abus de force. Par exemple dans les corps d’officiers, il s’est révélé de révoltants scandales: humiliations brutalement infligées, qui n’auraient pu s’imposer là où le droit de se défendre par l’épée est encore un privilège viril.
XII
LE ROI ÉDOUARD VII
Voici le premier roi aimable que l’Angleterre ait eu depuis deux cents ans; descendant en ligne directe de l’infortunée reine d’Écosse, on retrouve en lui toute la bonne grâce des Stuarts.
Le roi Édouard a été préparé, par un long noviciat, au rôle qu’il remplit aujourd’hui. Pendant près de quarante ans, c’est-à-dire depuis sa vingtième année, il a été voué à une tâche infiniment ardue et ingrate: il était l’héritier désigné d’une reine, enveloppée de ses voiles de veuve, qui, tout en demeurant jalouse de ses moindres privilèges, fuyait en même temps l’exercice et les charges extérieures du pouvoir. Le prince de Galles pendant ces longues années, sans lassitude apparente a été constamment sur la brèche, déployant soit dans les fonctions sociales, soit dans les fonctions publiques, le tact le plus rare, une invariable bonhomie et une infatigable vaillance.