Libre de toute attache à quelque parti que ce fût, droit, loyal, soumis à sa souveraine dont il demeurait le premier sujet, il s’est, jusqu’à la fin, confiné dans ses attributions de prince de Galles. On ignore, à l’étranger, combien laborieuse et représentative a été l’existence de ce prince débonnaire qui aimait cependant fort à se récréer et qui, comme le dit la chanson des porions flamands, «y allait plus volontiers qu’à confesse».

Je ne sais si un prince morgué eût été plus populaire, en Angleterre, je ne le crois pas: feu le prince consort, homme correct s’il en fut, ne rencontra de sympathies qu’après sa mort, tandis que l’amour de tout un peuple est constamment demeuré fidèle à son futur roi.

La reine Victoria était glorieuse de ses maternités, mais il ne paraît pas qu’elle ait jamais eu une prédilection pour le premier-né de ses fils, dont l’éducation fut dirigée par le prince Albert, homme de programmes beaucoup plus que de réalités. Aussi la véritable et efficace éducatrice du roi Édouard a-t-elle été la vie, où il a puisé une connaissance profonde des hommes et des choses. Il s’est mêlé, sans hauteur, à toutes les manifestations d’activité sociale, mais néanmoins ceux qui ont été admis dans son intimité, n’ignoraient pas qu’il convenait de ne jamais oublier qui il était. Depuis son accession au trône le prince a pris conscience des graves responsabilités du pouvoir et il s’est identifié profondément avec son nouveau rôle, en acceptant toutes les servitudes, non sans regretter peut-être «l’infinie liberté de cœur qu’un roi doit forfaire». (Shakspeare.)

Le roi Édouard possède à un degré remarquable le don de se maintenir en unisson constante avec son peuple. Le caractère du prince de Galles semble avoir évolué parallèlement à l’esprit public anglais; il a subi l’empreinte de l’ambiance intellectuelle et morale, en sorte que, parvenu au trône, le roi Édouard s’est trouvé incarner très exactement l’âme anglaise contemporaine, essentiellement différente de celle—puérile et sentimentale—que la reine Victoria et le prince Albert, d’origine et de culture allemandes, eussent voulu façonner à leur fils.

Le roi a pu dire, avec vérité, dans sa proclamation au peuple anglais, qu’il avait marché à son couronnement comme vers l’heure suprême de sa vie. La concordance entre les idées du souverain et les aspirations de son peuple est apparue dans l’attentive et enthousiaste émotion avec laquelle la nation a suivi la rigoureuse reconstitution des antiques pompes féodales du sacre, qui a donné au monde le spectacle grandiose du souverain d’un immense empire revêtant l’armure du passé, pour affronter les problèmes complexes qu’a l’ambition de résoudre une race dominatrice qui rêve d’un avenir mondial.

En deux occasions, le roi a pu mesurer de quel prix sa vie est aux yeux de ses sujets. En décembre 1871, la fièvre typhoïde le mit dans le plus extrême péril de mort; la désolation en Angleterre fut générale, comme aussi les réjouissances éclatantes lorsque la guérison inattendue du royal patient rendit au pays son prince. Ce n’est pourtant pas que la succession directe fût en péril, les regrets allaient à la personnalité du prince de Galles. La cruelle épreuve de l’année dernière est présente à toutes les mémoires; à Londres pendant ces jours d’angoisse, on s’abordait dans les rues avec les paroles mêmes de Shakspeare: «Est-elle vraie la nouvelle de la mort du bon roi Édouard?»—«Les cœurs des hommes» étaient en vérité «pleins de crainte» et il y avait matière. La mort du roi Édouard eût été une calamité pour l’Angleterre, et en même temps un malheur pour l’Europe. Ce prince de tant d’expérience, allié d’une façon si étroite à plusieurs puissants souverains, connaissant les cours et les peuples, est appelé à un rôle bienfaisant que son successeur n’aurait certes pu remplir. L’Angleterre aujourd’hui est ivre de sa puissance, elle se mire complaisamment en ses vastes colonies: elle était en train d’oublier qu’il y avait une Europe;—son roi l’en fera souvenir. Édouard VII paraît destiné à tenir l’emploi suprême de modérateur: sa main saura maintenir dans les digues de la civilisation, la marée des appétits de conquête et de domination. Peu d’Anglais sont, au même point que le roi Édouard, familiers avec la langue et le génie des autres nations. Sans vouloir sonder le cœur des rois on peut affirmer que le roi Édouard aime la France, son ciel et son génie. La France a joué un rôle important dans les influences indirectes qui ont agi sur lui. Tout enfant, à Windsor, il a été tenu sur les genoux paternels de Louis-Philippe roi des Français,—il a vu peu d’années après ce même Louis-Philippe revenir en Angleterre et s’y installer dans l’exil. Puis, adolescent, il a accompagné à Paris ses augustes parents, et a subi le charme vainqueur de l’impératrice Eugénie, charme auquel ni la reine ni le prince Albert n’échappaient. Jeune homme, il a connu Paris à l’heure la plus brillante de l’Empire, puis à leur tour ces souverains à l’apothéose desquels il avait assisté, ont trouvé un refuge attristé sur la terre anglaise. Depuis ce temps, il n’a cessé de donner des preuves de sa prédilection pour notre pays. Amoureux de l’art français sous toutes ses formes, le prince de Galles a contribué plus que quiconque à cette réaction heureuse qui a permis au répertoire dramatique français de prendre droit de cité en Angleterre. Le fils de la reine Victoria a toujours abominé l’hypocrisie, et aujourd’hui, roi à barbe grise, il est resté fidèle aux amitiés du prince à barbe blonde que les Parisiens considéraient presque comme un des leurs; sous son impulsion salutaire et franche, le génie anglais, longtemps comprimé, va sans doute prendre un essor nouveau qui rappellera la floraison magnifique du XVIᵉ siècle.

TABLE DES MATIÈRES

[TERRE DE SOLEIL]
[I.][Paysages et mœurs de Toscane][1]
[II.][La vie à Florence][48]
[III.][Pâques à Florence][90]
[IV.][Rome][103]
[V.][L’agro romano][130]
[VI.][Ombrie][139]
[TERRE DE BROUILLARD]
[I.][Décors et aspects][147]
[II.][Les distractions][155]
[III.][Le «home»][165]
[IV.][La pudeur anglaise][173]
[V.][Hypocrisies d’antan et d’aujourd’hui][181]
[VI.][Législation][191]
[VII.][Les enfers et les remèdes][201]
[VIII.][Largesses et éducation][211]
[IX.][La pierre de Jacob][223]
[X.][Impérialisme][237]
[XI.][L’héritage des siècles][248]
[XII.][Le roi Édouard VII][262]

Imp. Paul Dupont.—Paris, 1ᵉʳ Arrᵗ.—206.10.1903 (Cl.)

NOTES: