J’ai fait attacher aussitôt mon jeune pensionnaire à un arbre par une corde de deux mètres d’une solidité à toute épreuve, une lanière de peau, comme celles de la veille. Il était plein de santé et donnait les preuves du même caractère irascible que sa mère. Denis a voulu l’amadouer en lui apportant une calebasse d’eau dans laquelle il avait délayé un peu de farine de mil. Le petit animal a fait rapidement un pas en avant et, d’un bon coup de tête, a envoyé la calebasse à trois mètres, cependant que Denis, dans sa précipitation à reculer, s’asseyait par terre, à la joie générale.

La matinée du 12 a été consacrée à un repos légitime. J’en ai profité pour étudier mon nouvel hôte. Son odorat est d’une extrême finesse, son ouïe bonne, sa vue plus que faible. Dès que quelqu’un passe dans le vent, il renifle avec bruit, pousse ce souffle bref et sonore que j’ai entendu tant de fois, et charge avec fureur jusqu’à ce que sa corde l’arrête. Si l’arrivant se déplace alors, il s’arrête, écoule, tourne, sent le vent, mais ses yeux ne paraissent lui rendre que peu de services. Je m’amuse ainsi à reconstituer à l’aise des attitudes, des mouvements que je n’avais encore perçus que dans des conditions peu favorables à un examen posé ; l’observation de cette petite bête complète ce que je savais du rhinocéros et de la manière dont il procède lorsqu’on l’approche.

J’ai aussi fait venir Somali, pour liquider la situation dont on m’avait fait part. Il a, naturellement, nié ses menaces, et s’est répandu en protestations de dévouement. Son embarras m’a confirmé dans l’impression qu’il avait bien tenu les propos qu’on lui prêtait. Je lui ai parlé comme il le fallait. J’ai décidé, devant son attitude, qui témoignait d’un repentir véritable, de surseoir provisoirement au renvoi de ce serviteur ancien déjà, qui, longtemps, s’était bien comporté, et, tout récemment encore, à la chasse, avait partagé sans hésiter des risques dont il s’émouvait cependant pour moi. Paki et Denis ne manqueraient pas, je le savais d’ailleurs, de surveiller désormais ses dispositions.

L’après-midi, je suis parti à deux heures avec Paki et quelques hommes pour aller prendre des photographies de mon gibier pendant qu’on commencerait à enlever dents et cornes. Mais nous avions fait moins de détours que nous ne l’avions cru ; à quatre heures, nous en étions encore bien loin. Nous sommes revenus, et, le jour suivant, nous nous sommes mis en route plus tôt. J’avais donné des ordres pour qu’en mon absence on transportât le camp au village de Komda, habité par des Saras Tiés. Je ne pouvais plus, après les coups de fusil de la veille, espérer rencontrer de nouveau des éléphants ; et, pour les rhinocéros et les buffles, j’en trouverais aussi bien partout.

Lorsque je suis arrivé sur le lieu de ma chasse, le soleil avait fait son œuvre ; éléphants et rhinocéros étaient gonflés, les pattes écartées, semblables à des animaux de baudruche. Déjà, les gens du village voisin, accourus pour demander leur part de viande — sauf ceux de Bembe, bien entendu — avaient commencé le dépeçage. L’odeur était épouvantable. Mais elle ne les rebutait pas. « On ne mange pas l’odeur », disent les noirs.

Il faut plusieurs heures pour enlever les défenses d’un éléphant ; on coupe d’abord la trompe ; puis on procède, au couteau et à la hache, à un travail long et assez délicat. Les pointes extraites, on les nettoie. On ôte la moelle ; dans la longue alvéole qu’elle laisse à la base, on bourre du crottin, et on ferme la cavité pleine avec un morceau d’intestin qui se rétrécit et se fixe en séchant. Sans cette précaution, l’ivoire se fendrait.

J’étais, vers trois heures, installé sous un arbre au feuillage clair, m’abritant à l’ombre de son tronc que je suivais à mesure qu’elle tournait vers l’Est, quand, à ma grande surprise, j’ai vu arriver Denis, le visage décomposé. Il avait, me dit-il, pris notre trace pour m’avertir d’un événement qu’il savait devoir m’irriter, mais pour lequel il déclinait toute responsabilité : le petit rhinocéros était mort.

Je l’avais laissé plein de vie. Il s’accoutumait déjà à sa condition nouvelle et commençait d’accepter la nourriture. On devine l’accueil que je fis à cette communication.

C’est pendant qu’on l’attachait que l’accident s’était produit. Les explications de Denis étaient si confuses que j’ai renoncé, sur le moment, à comprendre. Je l’ai renvoyé à sa cuisine.

Notre besogne était achevée au coucher du soleil. Mais les Saras Tiès sont à ce point sédentaires qu’ils semblent ignorer le monde, en dehors de leur village. L’obscurité nous a surpris en route. Notre guide nous a conduits par des chemins impossibles, si pleins de trous qu’il fallait qu’on me guidât par la main — les indigènes y voient un peu quand l’obscurité est déjà complète pour moi. Nous ne sommes arrivés qu’à minuit à Komda, après avoir essuyé le déluge d’une violente tornade. Denis, parti bien avant nous avec un homme du pays, n’était pas encore rentré. L’hypothèse d’une attaque de rhinocéros n’était pas vraisemblable ; cela ne se produit pas tous les jours. Il avait dû coucher dans un village voisin.